Saint-Exupéry en procès
Belfond, 1967

le comte antoine de saint-exupéry
vingt ans après

par RENÉ TAVERNIER

Il y a près de vingt ans, la revue « Confluences » que, depuis 1941, je dirigeais à Lyon, puis à Paris, publiait un numéro spécial consacré à Antoine de Saint-Exupéry avec des textes inédits de ce dernier et le concours de français et d'étrangers parents, amis et admirateurs de l'aviateur disparu au large de la Corse le 31 juillet 1944.

Depuis lors, s'est multiplié le nombre des ouvrages qui lui sont consacrés, et, pour demeurer en France, citons R.-M. Albérès, Daniel Anet, André Gaschet, Marcel Migeo, Georges Pélissier, Jules Roy, S. Huguet, C. François, René Delange, Michel Quesnel et Pierre Chevrier. Sans parler des articles de revues et d'hebdomadaires. Des collections célèbres comme la Bibliothèque idéale chez Gallimard, Ecrivains de toujours (Luc Estang — « Saint-Exupéry par lui-même » aux Editions du Seuil), Classiques du XXe siècle (Jean-Claude Ibert — « Saint-Exupéry » aux Editions Universitaires), ou encore Génies et Réalités (chez Hachette) ont apporté une contribution notable à l'étude de l'homme et de son œuvre. Oui, Saint-Exupéry est célèbre : il l'était depuis longtemps et sa popularité n'a fait que croître. Peu d'écrivains, depuis la mort de Victor Hugo ont atteint une telle gloire, qui se manifeste de la manière la plus diverse. Au hasard des journaux, on apprendra que le lycée de Saint-Raphaël et un autre à Ormesson-sur-Marne portent le nom de Saint-Exupéry ainsi qu'une place à Choisy-le-Roi; une inscription au Panthéon rappelant sa mémoire a été apposée non loin de celle de Guynemer. Un dimanche entier de France-Culture sous la direction de Georges Charbonnier lui a rendu hommage. Un reportage du Figaro Littéraire en date du 11 novembre 1965 nous apprenait « qu'en U.R.S.S., Mauriac et Saint-Exupéry ont éclipsé le Nobel de Cholokhov ». Les quinze mille exemplaires de la première édition du « Petit Prince » venaient d'être enlevés en quelques heures. La société Hachette qui produit les disques de L'Encyclopédie Sonore a commencé cette collection par Albert Camus et Saint-Exupéry avant Malraux, Claudel, Sartre et Eluard. Signe infaillible de notoriété : Saint-Exupéry est entré dans le petit rayon des auteurs auxquels puisent, pour leurs discours, hommes politiques, militaires, industriels, hommes d'église. Personne depuis Valéry n'a fourni autant de citations. Et paradoxalement, si l'on songe que Saint-Exupéry fut un élève médiocre, il offre maints sujets de baccalauréat. Nul depuis André Gide n'a connu un tel rayonnement universel : même Camus, malgré son prix Nobel, n'a pas été autant traduit et autant lu. C'est qu'au contraire de ce dernier, Saint-Exupéry peut s'adresser aussi aux très jeunes gens, et qu'il bénéficie de sa légende de héros. C'est un « copain ». Un « copain de génie » comme l'écrivait Henri Michaux ; c'est ce qui reste à voir.

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Cette légende n'est-elle pas en train de se dissiper au moment même où la gloire de Saint-Exupéry est à son point culminant ? Au fur et à mesure que la magie de sa personnalité s'estompe avec le temps, où son prestige d'aviateur (au fait, Saint-Exupéry n'était pas un grand pilote comme Mermoz) perd de sa force à l'heure où l'aviation n'est plus une aventure, où son « engagement » entre 1940 et 1944 ne se révèle nullement inconditionnel, le mythe Saint-Exupéry, en se réduisant à l'écrivain, est-il en danger ? Louis Merlin qui créa Europe N° 1 s'écriait l'an dernier : « Hier les idoles s'appelaient Guynemer ou Saint-Exupéry, aujourd'hui nous ne leur offrons que Tintin ». Il faudrait aujourd'hui parler d'Astérix. Et si M. Goscinny prêtait plus à rêver que le Petit Prince ?

Il y a plus grave : il est aujourd'hui possible, sans irrespect, de critiquer l'œuvre de Saint-Exupéry et de mettre en doute son talent.

Curieusement, deux écrivains, deux polémistes qui s'affrontèrent sur les ondes lors de l'élection présidentielle, sont les plus catégoriques. Dans L'Express, puis dans la revue Icare Jean Cau a prononcé une condamnation violente et dédaigneuse : « Une prose d'un ennui mortel; un style léché et parfait d'autodidacte : le modern style type des années d'avant-guerre; la décomposition guindée de la prose gidienne et du nombre valéryen; une manière toute d'artifices de « bien écrire » et d'écrire « poétique » et « lyrique », que je ne puis souffrir. Qu'ai-je découvert encore ? Une pensée d'une faiblesse insigne et d'une profondeur telle que l'eau vous en arrive aux chevilles. Ah ça, je vous assure qu'on ne perd jamais pied avec Saint-Exupéry. Pas de risque de noyade lorsqu'on traverse ce fleuve ! J'en avais par-dessus la tête, en revanche, de l'homme, de l'humain, de la fraternité, de la chaleur, de l'équipe et de cette métaphysique à la portée de tous.

En outre, j'ai mis le doigt (c'est facile) sur un truquage essentiel : Saint-Exupéry se veut à la fois guerrier (homme de guerre), aristocrate, nietzschéen et tout ce que vous voudrez dans le genre et à la fois aspire à je ne sais quelle communion mystique, fraternelle et virile entre les « hommes ». Or, de deux choses l'une : ou bien on prône une morale nietzschéenne de seigneurs — et après tout, pourquoi pas ! — ou bien on parle très humblement de l'homme. Ce qui m'irrite, ce qui me paraît faux, c'est le mélange des deux. Cette volonté d'être un seigneur qui se sent frère de ses sujets parce qu'il se découvre avec eux le plus vague des dénominateurs communs, à savoir qu'il est lui aussi, un homme. O la belle découverte ! »

Et, poursuivant son réquisitoire, le procureur Jean Cau s'écrie : « En vérité, ce que n'ose pas dire Saint-Exupéry — à cause de quels freins ? je ne sais pas. Education ? Moralisme chrétien ? Timidité d'autodidacte qui respecte ce que l'on appelle la tradition humaniste française ? — ce qu'il n'ose pas dire, c'est finalement son orgueil, son mépris, et la conscience sienne d'être, pour ce qui est de lui, une belle réussite humaine. Ce qu'il n'ose pas dire, c'est très clairement ceci : si vous voulez être des hommes, ressemblez-moi, mais je vous avertis, ce n'est pas facile car je suis une réussite et un modèle. En bref, la morale humaniste de Saint-Exupéry me semble être une éthique militaire, pas plus, pas moins, camouflée sous du beau langage. Je dis « camouflée » et c'est là que je bronche, alors que je pardonnerais tout à l'aveu et à l'orgueil affirmé, car je peux fort bien comprendre qu'une morale soit un style ou une manière esthétique, solitaire et insolente d'être. Mais Saint-Ex balance et joue sur tous les tableaux.

Voilà. C'est tout ce que j'ai à dire. C'est peu. C'est rien. Tenez, j'ajoute ceci : je conseille de mettre Saint-Exupéry (on ne m'a d'ailleurs pas attendu pour le faire) entre les mains des adolescents de quatorze ans. Il est le type même — entre Tintin et Dostoïevsky — de l'auteur « intermédiaire » qui, s'il ne fait pas du bien, ne peut pas faire de mal et fabrique des jeunes gens sages.  »

Son confrère et adversaire J.-F. Revel, grand pourfendeur des gloires établies n'aime pas plus le style de Saint-Ex que celui du Général. Il dénonce dans son livre En France le bagage intellectuel et moral de la France des années 60. Saint-Exupéry, Malraux, Teilhard de Chardin, Bigeard. Evoquant les succès de librairie obtenus par l'auteur de Citadelle, il n'hésite pas à écrire : « Le plus grand de ces succès, depuis trente ans, est Saint-Exupéry, l'homme coucou qui a remplacé le cerveau humain par un moteur d'avion. Ses sornettes à hélice tournent toutes à l'exaltation du « chef » (mot qui, privé de tout complément, devrait être réservé aux chefs cuisiniers) et de « l'équipe » bien commandée, bien tenue en main. Saint-Exupéry qui envahit à la fois les sujets du bachot et les kiosques des gares, le livre de poche et le livre de luxe, les revues et les hebdomadaires (il faut du génie pour fabriquer numéros spéciaux sur numéros spéciaux en réchauffant inlassablement une matière aussi pauvre), Saint-Exupéry est devenu bien plus qu'un auteur, c'est un saint, un prophète.

Pour comprendre la France, il faut voir que l'écrivain influent ce n'est pas Gide, ce n'est pas Breton, c'est Saint-Ex qui a révélé aux Français qu'une ânerie verbeuse devient profonde vérité philosophique si on la fait décoller du sol pour l'élever à sept mille pieds de haut. Le crétinisme sous cockpit prend des allures de sagesse.  »

Notre spécialiste national de colères y est, cette fois-ci, allé si fort que Pierre-Henri Simon dénonçant à son tour « sa sécheresse positiviste » dit que, parlant de Saint-Exupéry, « Revel va où il n'aime pas aller : au bord de la sottise ».

Pourtant, J.-F. Revel en rajoute, écrivant dans L'Express à propos de l'Enseignement en France, de ses réformes et de ses scandales : « Il suffit de jeter un coup d'œil sur la liste des sujets donnés en philosophie et en français depuis dix ans, pour constater qu'ils ne font plus appel à la moindre connaissance précise, ni d'un auteur, ni d'un problème. Saint-Exupéry et Paris-Turf suffisent amplement pour les traiter.  »

Beaucoup plus nuancé, Georges Fradier se demandant dans Arts si Saint-Exupéry est victime d'admirateurs abusifs. Et voici qu'il regrette un auteur naguère aimé, se situant désormais parmi les penseurs réactionnaires, du côté de Péguy : « Vous qui avez aimé naguère, ou autrefois, Vol de Nuit, vous avez le cœur pur ; une douce nostalgie de courage et de simplicité vous anime et, cette année, vous rend malheureux. Car Antoine de Saint-Exupéry, sa vie, son œuvre, son message font l'objet de commémorations et célébrations. Il est mort il y a vingt ans. Donc sa mémoire doit être livrée sans défense aux comités des fêtes, aux académies, aux partis littéraires et autres qui se nourrissent d'anniversaires. Et se nourrissent bien. Une mémoire n'est jamais pure, jamais simple. Vieux lecteurs de Vol de Nuit, on comprend vos alarmes ; vous dites : « Les autorités, l'ordre établi, l'éloquence officielle vont annexer Saint-Exupéry comme ce pauvre Péguy, socialiste et dreyfusard, qu'utilise effrontément la réaction...  » Ah ! oui. Il faudrait protester contre ces emplois posthumes. Non sans précaution cependant. Prenons garde. Si le sort de Saint-Exupéry vous rappelle celui de Péguy, c'est qu'il y a lieu de se méfier. C'est qu'il ne faut pas, peut-être, trop se hâter de crier au scandale.  »

Et Georges Fradier s'explique : « Qu'y a-t-il de commun entre le jeune aristocrate aviateur et le paysan, écrivain-tâcheron, piéton, fantassin ? Quel rapport imaginer entre un voyageur des tempêtes qui écrit ou croit écrire en seigneur dilettante par brefs récits ou fulgurantes paraboles, et un chemineau qui procède ou veut procéder en homme du peuple par ruminations lentes, têtues, méthodiques ? Il y a en commun des choses graves. D'abord, le mythe du jardinier, c'est-à-dire de la vie profonde parce qu'étroite, sûrement, nettement délimitée. C'est le goût de l'ouvrage bien fait et l'amour des humbles gens, humbles tâches, humbles choses de la « vie » et de la « terre ». Chez l'aviateur il s'agit de nostalgie et de découverte, chez le paysan d'une raison d'être et d'un leitmotiv. Français légers, vous y voyez un thème de poésie, d'autres en font une doctrine, qui n'est pas précisément progressiste...

Rien de plus noble chez un écrivain, mais rien de plus dangereux, que les préoccupations morales. C'est pure générosité s'il tente d'enseigner les hommes, de leur dévoiler le secret des cœurs, de changer le monde et nos rapports avec l'avenir ou avec Dieu. Et tout va bien tant qu'il a une histoire à raconter, une légende authentique, une aventure : il écrit simplement, sa passion nourrit les faits. Mais s'il lui prend envie de livrer en maximes, en boutades ou en paraboles des pensées qu'il croit siennes, le voilà en péril. Redoutant la sécheresse didactique des philosophes dont il ignore le jargon, il adopte l'emphase des prophètes. Il enfle la voix, allonge la phrase et s'empêtre dans le style de cérémonie, le style d'apocalypse, le style « et voici que ». Alors nous risquons le pire. La pensée épouse la voix, l'idée est dans le style. L'écrivain pontifie, il nietzschéise, et les vérités premières nous tombent des mains, même s'il ne nous invite pas lui-même à jeter le livre.  »

Saint-Ex du côté de Péguy ? — dont Georges Fradier écrit : « Aujourd'hui son influence s'exerce plutôt sur des sentiments inoffensifs, je crois. Son œuvre poétique donne un ton robuste, routier et bon enfant à la piété française : on lui doit la saine mariolâtrie des pèlerinages d'étudiants, la sportive religion du sac et des godillots. Ce n'est pas mal — ce n'est pas rien.  » Eh ! bien, même si Péguy et Saint-Exupéry ont en commun bien des choses (mais ces choses en commun sont-elles méprisables ?), et il est vrai que l'ironie n'est pas leur fort, il y a en France un certain procédé bien de chez nous qui consiste à détruire toutes les valeurs consacrées en les traitant de réactionnaires. Ce procédé a une merveilleuse efficacité, il lui arrive même parfois d'être juste. M. Jacques Houbart à la suite de Kostas Axelos en a joué contre J.-P. Sartre, M. Guillemin contre Benjamin Constant et Vigny, M. Bernard Franck contre Jean Cau, M. Jean Cau contre la « gauche » prétendue gauche, M. Revel contre tout le monde. Il n'est pas absurde d'utiliser ce truc contre certains passages de Saint-Exupéry. Mais il faut dire aussi qu'un jugement global, sommaire, comporte une intolérable part de niaiserie et peut-être d'envie. M. Fradier n'y a-t-il pas cédé à propos de Péguy ?

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Nous voilà bien loin de la ferveur dans laquelle je composais au lendemain de la dernière guerre, précieusement aidé par Hélène Froment, ce volume sur Saint-Exupéry. J'avais reçu l'adhésion enthousiaste de personnalités d'horizons intellectuels, politiques, idéologiques, professionnels aussi diverses que Léon Werth, du général Chassin, de A. R. Métral, de Pierre de Lanux, de Jules Roy, de Louis Dumont, du général de Bénouville, de Pierre Dalloz, de Jean Leleu, de Richard Aldington, de Francisco Giner de los Rios, du R. P. Louis Barjon, de Roger Stéphane, de Georges Mounin, d'Auguste Anglès, de Roger Caillois. Et j'avais obtenu de beaux « témoignages » (le mot n'était pas encore usé) de ces grands écrivains, Blaise Cendrars, Léon-Paul Fargue et de la sœur de l'écrivain, Simone de Saint-Exupéry. Que de disparus depuis lors ! Et que de bouleversements dans le monde, dans notre pensée, dans nos goûts. Sans parler du « progrès » technique.

A cette époque, j'écrivais : « Saint-Exupéry apparaît comme un écrivain de première grandeur; le petit nombre de ses œuvres souligne encore leur éclat, leur immense influence, le soutien que leur accordèrent des esprits les plus différents. Remarquable est le style de ses livres, d'une harmonie parfaitement naturelle et comme jaillie d'un rare contact de l'homme et du monde : rien ne sent le fabriqué, l'artificiel, la phrase coule avec bonheur. C'est que ce style est celui même de sa vie et l'on peut dire de la vie elle-même.

Car Saint-Exupéry montre vite à qui le sait lire que sa situation dans la littérature contemporaine est de nature particulière et d'importance : elle tient au fait que l'on est sensible, que l'on aime chez lui un ensemble de qualités, un accord entre l'œuvre et la vie, entre la pensée et l'action, entre la poésie et le jugement, entre le ciel et la terre.

Si Saint-Exupéry a atteint une des plus vastes audiences possibles pour un écrivain (puisque ses ouvrages sont traduits dans toutes les langues, y compris le japonais, et qu'il en existe des éditions à l'usage des écoliers), s'il mérite enfin par le caractère universel de son influence le beau nom d'auteur classique, c'est que son destin, sa sagesse, sa mélodie intérieure composent, en ce siècle troublé, une image de l'homme conforme à nos aspirations.

A chaque époque il y a eu, en France comme ailleurs, des êtres dont l'ambition a été d'ouvrir des horizons nouveaux; découvreurs spirituels aussi bien que terrestres, ces grands aventuriers du monde, Croisés au Moyen Age, navigateurs de la Renaissance, poètes, savants et pionniers du XIXe siècle, ont rêvé d'agrandir le domaine humain. Dans une société presque toujours misérable, ils se sont passé de main en main le flambeau de l'espoir; grâce à eux le vieux rêve de l'Eden n'est jamais tout à fait mort et l'homme n'a jamais désespéré de son futur.

Volonté d'élargir la terre, soif de retrouver la pureté primitive, de revenir aux sources, besoin d'espace, pessimisme pour le présent, optimisme quant à l'avenir, tels ont été les traits caractéristiques de ceux grâce auxquels lentement notre monde est apparu comme « fini », sans cesser de paraître empli d'infini.

Quand il n'est « rien que la terre », alors les découvreurs se tournent vers le ciel.

Saint-Exupéry appartient à cette période héroïque de l'aviation où l'homme éprouva le sentiment exaltant de pénétrer dans un monde ignoré, et quel monde, celui du vent, des arcs-en-ciel, des nuages, de la pluie, de la neige, de la foudre et des étoiles. Plus près du soleil devait se former une expérience nouvelle, une destinée exemplaire, en un moment où l'on attendait de la littérature quelque chose dé différent de ce qu'on avait coutume de lui demander car si notre temps semble repousser toute littérature gratuite, ce n'est pas pour exiger de l'écrivain cet engagement à la fois vague et étouffant dont parlent, à la suite de Jean-Paul Sartre, les Existentialistes, mais pour obtenir durablement des valeurs d'action solidaires des valeurs de pensées. L'écrivain doit être directeur de conscience, inventeur d'images à rêver, maître de vie ; l'existence même d'Antoine de Saint-Exupéry, comme son intelligence, le rendaient singulièrement propre à cette tâche.

Car Saint-Exupéry est mieux qu'un poète de l'action. Ses livres contiennent plus que d'admirables récits de l'aventure en plein ciel, des luttes contre tout ce qui matériellement et moralement empêche de s'envoler. Et s'ils offrent une leçon d'énergie, ils y joignent une définition tellement humaine, si parfaitement adaptée à notre destin, que l'héroïsme apparaît comme une vertu on pourrait dire naturelle. Avec un constant souci de préserver tout ce qui peut contribuer à la dignité de la vie, les œuvres de Saint-Exupéry sont aussi larges perspectives sur le devenir du monde, tentatives audacieuses pour résoudre les conflits intérieurs, pour concilier des doctrines ennemies. Saint-Exupéry émerge au-dessus du chaos où sombre la civilisation occidentale pour nous livrer un des plus fraternels messages qu'il nous ait été donné d'entendre.

C'est aussi une de ses manières les plus efficaces de répondre à notre temps que de s'intéresser aux grands courants idéologiques et religieux, christianisme, fascisme, marxisme, à l'évolution des civilisations orientales, américaines et européennes, aux progrès multiples de la science comme aux besoins individuels d'action, de grandeur, de dévouement, de liberté, de bonheur qui nous hantent.

Ce qu'il y a de plus remarquable dans la pensée de Saint-Exupéry, c'est, avec son universalité, qu'elle est capable de rester lucide en s'attachant à tout ce qui peut faire avancer l'homme dans la connaissance du monde et de lui-même. Intelligence sans complaisance, sans optimisme facile mais qui ne désespère jamais, elle ne comporte que défauts sans gravité en face d'une volonté de ne rien sacrifier de ce qui peut nous changer et nous enrichir, de cette volonté d'humanisme qui est l'objet de la vie et de l'œuvre de Saint-Exupéry : et cette recherche menée avec tant de vertu virile, trouve en soi son aboutissement le jour où sa vie s'achève avec une bouleversante perfection.

Par une disparition semblable à celle des dieux et des héros antiques, cette existence se conclut entre ciel et mer prête à se muer en légende — et les légendes se comptent en ce temps de laideur et de misère. Il n'y manque même pas cette consécration suprême, la fidélité des êtres, l'ingratitude des systèmes : aucune vaine gloire officielle ne vient ternir la mémoire de celui qui, toute sa vie, se tint éloigné des querelles partisanes, et animé du seul souci de rester fidèle à cet idéal intérieur qui l'amena jusqu'à mourir pour son pays idéal tel que pouvaient le concevoir son tempérament d'allure magnifiquement féodale, sa nature débordante de richesse, son imagination, sa sensibilité toujours accessible, sa noblesse d'intention et d'action.

Saint-Exupéry ne propose jamais le Walhalla des héros nordiques ni même le ciel des archanges : son univers s'ouvre à ceux qui veulent s'accomplir en un équilibre humain.  »

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Ces pages, les écrirais-je aujourd'hui ? Mais n'en est-il pas de même pour tout ce que, à un moment ou l'autre de notre existence, nous avons admiré ? On dit parfois : je me suis « nourri » de (Montherlant, Cocteau, Claudel ou Breton). N'est-ce pas à dire qu'après cette incorporation à soi-même d'une œuvre, un nouveau festin réclame une nouvelle victime ? Il était recommandé à Nathanaël de jeter le livre aimé.

De toute façon, n'est-il pas curieux, significatif, et à certains égards, exemplaire de répéter la même expérience vingt ans après, et de publier à nouveau un recueil de témoignages sur Antoine de Saint-Exupéry en ajoutant à certains des textes précédents des articles d'écrivains plus jeunes qui n'ont pas connu l'homme, qui, pour la plupart, n'ont lu l'auteur qu'après sa mort. Et là aussi, que de surprises !

Comme il fallait s'y attendre, les écrivains les plus âgés sont les plus admiratifs, les plus jeunes, les plus désinvoltes. Pourtant, que de nuances à ce jugement. Ainsi, François Nourissier, dont la réputation de lucidité cruelle n'est plus à faire, rejoint ce qu'écrivait naguère Claude Roy dans sa « Défense des Belles Ames » paru dans Le Nouvel Observateur, et qui constitue une excellente réponse à J.-F. Revel :

« Ce tout jeune homme avec qui je discute : « Tout ça dit-il avec mépris, (le tout-ça embrasse pêle-mêle Robert Lowell et Ehrenbourg, Sartre et Aragon, Camus et Garaudy, etc.) tout ça, c'est des belles âmes.  » Mais quand on parle avec lui un peu plus, on découvre qu'il n'a jamais lu Hegel, qu'il ignore absolument tout du portrait de la Belle Ame du philosophe, celle qui a les mains pures mais pas de mains (comme disait Péguy), et que l'expression « Belle Ame » se suffit à elle-même, à ses yeux, pour signifier la dérision, le grotesque, l'extrême du ridicule et le comble de la niaiserie. A gauche, le cœur ne se porte plus à gauche, c'est bien connu. La gauche néo-stalinienne et la gauche néo-technocrate, la gauche ex-communiste qui n'en revient pas d'être revenue de si loin et qui, à force d'être revenue de tout, se retrouve à droite, la gauche chinoise, la gauche de fer et la gauche defferrienne, la gauche démocrate et la gauche albano-blanquiste, la gauche des jeunes clubs et celle des vieux appareils, la gauche du centre et la gauche de nulle part, on dirait quelquefois qu'elles ne sont d'accord sur rien, sauf sur la définition de l'ennemi principal. L'ennemi principal, c'est maintenant la morale des Bons Sentiments, l'inefficacité, la prédication filandreuse des Belles Ames. Personne n'a l'air d'accord à gauche, sur de Gaulle et Castro, sur Defferre et Wilson, sur Mao et Kossyguine, sur Boumedienne et Nasser, mais l'unanimité se refait, comme par enchantement pour constater, par exemple, que la Sainte Trinité française des professeurs de bonnes manières de l'âme, Camus, Simone Weil et Saint-Exupéry, c'est l'incarnation de la sottise absolue. Tout se passe comme si le seul dénominateur commun des hommes de gauche c'était de se croire tous des commissaires dont la fonction première est de rosser les yogis : commissaires du peuple, commissaires du plan, commissaires à l'efficacité, leur chœur chante tout faux, sauf le couplet Haro sur le cœur. »

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Tel qu'il est, ce volume consacré à Saint-Exupéry rassemble donc des textes anciens et nouveaux, d'écrivains français et étrangers jeunes et moins jeunes. Il n'en est pas pour lesquels Antoine soit un saint, et bien peu, n'est-ce pas mon cher Bory, pour qui il ne soit pas un grand ami, j'allais redire un copain — Salut Saint-Exupéry. Et pour bien des raisons, bonnes et mauvaises.

« Saint-Camus, Saint-Exupéry », a écrit drôlement M. Robert Kanters.

Tout de même, il est un peu trop facile de juger l'œuvre de Saint-Exupéry bonne seulement pour les boy-scouts. Qu'est-ce qu'il veut donc Jean Cau ? Que les jeunes découvrent la vie avec Jean Genêt et Violette Leduc ? Ou avec Alain Robbe-Grillet ? Est-ce que la morale « aristocratique » de Saint-Exupéry est une morale de confort ? Et n'a-t-il jusqu'à sa mort combattu pour le droit au singulier contre la monstrueuse offensive du pluriel, pour paraphraser une formule de Jean Cocteau ?

Que Saint-Exupéry soit un écrivain, voilà ce dont ne doutait pas Pierre Bost citant trois mots de Saint-Exupéry :

« Le premier : Saint-Exupéry, du haut de son avion, en 1940, regarde glisser sur les routes ce qu'on a appelé « l'exode ». Il écrit : « Le pressoir des bombardiers, qui pèse lourdement sur les villes, a fait couler un peuple entier le long des routes, comme un jus noir... »

Cette citation est pour vous dire que je sais très bien qu'Antoine de Saint-Exupéry était un vrai écrivain.

Second mot : racontant une mission plus que dangereuse, Saint-Exupéry écrit : « J'espérais désespérément. »

Je pourrais finir sur ces mots admirables et utiles.

Mais non. Je préfère autre chose, parce qu'il faut cultiver la tristesse. Un souvenir qui nous fera penser à sa mort, puisqu'il est mort.

Je vous ai dit qu'Antoine de Saint-Exupéry aimait les chansons. Souvent, nous nous réunissions à plusieurs et on chantait. Lui, il chantait une chanson qui était vraiment la sienne; à laquelle personne n'avait droit. C'était une chanson très courte : l'histoire d'un marin qui voyage autour de la terre en pensant toujours à sa belle, il revient enfin au port, il l'aperçoit sur le rivage, et ça finit ainsi, brusquement :

Quand j'l'ai retrouvée je m'suis néyé... »

Antoine de Saint-Exupéry avait coutume de dire : « Je suis de France... Je suis de mon enfance. » Et, à la veille de mourir, ce vœu poignant : « Je veux finir mon arbre ».

Rien de tout cela n'est indifférent ni ridicule. Ni méprisable.

Lisant les opinions si diverses que j'ai recueillies, le lecteur pourra se faire une idée approximative d'un homme qui fut probablement plus complexe que son œuvre. Celle-ci nous laisse tout de même de sérieuses raisons de lui rester fidèles. Il ne m'appartient pas de les discuter ici, mais qu'on me permette d'aimer, en Saint-Exupéry, un merveilleux amateur à l'époque des techniciens. Un homme qui, pour reprendre un mot d'André Chamson, avait le goût du bonheur, qui essayait de créer une philosophie de l'échange au temps où les intellectuels mettent inlassablement l'accent sur l'incommunicabilité.

« Si le respect de l'homme est fondé dans le cœur des hommes, les hommes finiront bien par fonder en retour le système social, politique, ou économique qui consacrera ce respect. » Cela ne paraît pas incongru aujourd'hui.

Comme le remarquait Léon Werth, rien n'est aussi comique que Saint-Ex homme de droite sinon Saint-Ex homme de gauche.

Il n'était pas non plus un homme de foi, mais il possédait l'esprit religieux, il ressentait l'inquiétude religieuse. Il avait aussi le sens de l'action : « On ne fonde que ce que l'on fait. » Dites après cela que ses actes ont été manqués et ses écrits dérisoires : n'est-ce pas ce que l'on dit de presque tous ceux qui ont voulu marier l'action et le rêve ?

Que Saint-Exupéry ait vieilli, c'est un fait : tant pis pour nous peut-être puisqu'il n'a pas vieilli pour la jeunesse du monde. Est-ce bien sûr qu'il vieillisse mal ? Il est si facile de se tromper. Et puis, maints écrivains dont la cause semblait entendue n'ont-ils pas peu à peu disparu ?

Que les réponses de Saint-Ex nous paraissent parfois insuffisantes, admettons-le : lui-même n'aurait jamais fini sans doute de les mettre en question, de les reprendre. Au reste, il était moins apte à nous proposer des solutions qu'à poser des questions, des questions importantes et souvent essentielles. Ceux qui posent, ceux qui savent poser les bonnes questions ne sont pas moins rares, pas moins utiles que ceux qui tentent d'apporter des réponses. Pour poser les bonnes questions, il faut avoir le sens de la qualité, des valeurs, des biens, le sens de l'histoire et celui de l'intemporel. Il paraît évident qu'Antoine de Saint-Exupéry n'était pas dépourvu de tout cela.

Ne prononçons pas le mot d'humanisme : cela fait sourire. Mais écoutons un instant Pierre Chevrier :

« Nous étions instruits des batailles de Saint-Ex contre les typhons de Patagonie, de ses quatorze sauvetages en dissidence, de sa plongée au cours d'un vol d'essai en baie de Saint-Raphaël, de sa marche dans le désert et de son écrasement au Guatémala. Mais nous connaissions aussi sa noblesse et sa générosité dans la vie quotidienne qui égalaient pour le moins ses actions célèbres. Ses amis ne se souciaient pas de distinguer parmi ses forces.

Il les avait habitués à recevoir un coup de téléphone d'un coin quelconque de la planète. A l'imaginer entre deux nuages, contre la voûte nocturne, calé à son poste de pilotage, face aux voyants de son tableau de bord. Il les avait accoutumés à quelques phrases de métier mêlées à ses propos.

« J'ai décollé à minuit...

« Je me suis posé il y a quelques instants... »

Il ne se souciait guère de confirmer un personnage héroïque.

Antoine, Tonio, Saint-Ex, qui téléphonait de sa voix sourde, brève, un peu inquiète, contenait à la fois l'écrivain, le pilote, le héros, qu'il eût été vain de vouloir dissocier. Celui qui a dit de Guillaumet : « Son courage était avant tout un effet de sa droiture », décrivait ainsi l'essence d'une vertu qui était aussi la sienne...

Sa loyauté ne lui permettait point d'entretenir une image projetée de lui-même, un personnage auquel il eût été tenté de se conformer. Elle ne lui permettait pas de se dérober sous un quelconque déguisement. Il ne possédait point d'espace indéterminé qui lui permît de transiger ou de compromettre, qui séparât sa nature profonde de ses manifestations extérieures. L'univers étanche dans lequel vivait Saint-Ex refusait la fissure que la vie sociale parfois réclame. Chacun de ses actes correspondait à un ordre de sa conscience. De là, l'autorité morale de son œuvre. »

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On aura beau faire, les malins sont donc décidément contre Saint-Exupéry et les naïfs pour. Ne sommes-nous pas quelque peu fatigués de tous les malins qui d'un air entendu se trompent. Il y en a eu beaucoup, beaucoup de malins en France depuis 1940. Et certes, il a toujours été moins payant d'être naïf. Soyons un peu naïfs avec le naïf Saint-Ex, en dépit du fait qu'il n'est ni un grand philosophe, ni un grand artiste, mais un génie de la vie. Cela ne devrait pas nous empêcher d'avoir des exigences d'art, de pensée, de morale, des besoins d'honneur et de révoltes tout autres ; mais convenons que la seconde moitié du xxe siècle seule manque singulièrement de générosité. Que les pisse-froid et les petits malins haussent les épaules : il y aura toujours une place privilégiée pour les hommes de cœur qui ont su nous parler.

RENÉ TAVERNIER