Confluences 12-14

PRÉFACE

LORSQUE, il y a quelques mois nous décidâmes de reprendre la publication de Confluences sous une forme mieux adaptée aux exigences de l'époque, nous cherchâmes comment inaugurer une suite de numéros consacrés à des hommes et des problèmes de notre temps.

Nous désirions montrer par le choix de nos sujets que Confluences restait fidèle à son but primitif : rassembler des écrivains et des idées d'origines diverses au service d'une volonté d'humanisme.

C'est alors que, songeant à cet humanisme moderne, si différent du traditionnel compromis entre christianisme et culture gréco-latine, s'est imposé à nous le nom d'Antoine de Saint-Exupéry.

Saint-Exupéry apparaît, en effet, comme un écrivain de première grandeur ; le petit nombre de ses œuvres souligne encore leur éclat, leur immense influence, le soutien que lui accordèrent des esprits les plus différents. Remarquable est le style de ses livres, d'une harmonie parfaitement naturelle et comme jaillie d'un rare contact de l'homme et du monde : rien ne sent le fabriqué, l'artificiel, la phrase coule avec bonheur. C'est que ce style est celui même de sa vie et l'on peut dire de la vie elle-même.

Car Saint-Exupéry montre vite à qui le sait lire que sa situation dans la littérature contemporaine est de nature particulière et de première importance : elle tient au fait que l'on est sensible, que l'on aime chez lui un ensemble de qualités, un accord entre l'œuvre et la vie, entre la pensée et l'action, entre la poésie et le jugement, entre le ciel et la terre.

Si Saint-Exupéry a atteint une des plus vastes audiences possibles pour un écrivain, (Puisque ses ouvrages sont traduits dans toutes les langues, y compris le japonais et qu'il en existe des éditions à l'usage des écoliers), s'il mérite enfin par le caractère universel de son influence le beau nom d'auteur classique, c'est que son destin, sa sagesse, sa mélodie intérieure composent, en ce siècle troublé, une image de l'homme conforme à nos aspirations.

A chaque époque il y a eu, en France comme ailleurs, des êtres dont l'ambition a été d'ouvrir des horizons nouveaux ; découvreurs spirituels aussi bien que terrestres, ces grands aventuriers du monde, Croisés au Moyen-Age, navigateurs de la Renaissance, poètes, savants et pionniers du xixe siècle, ont rêvé d'agrandir le domaine humain. Dans une société presque toujours misérable, ils se sont passés de main en main le flambeau de l'espoir ; grâce à eux le vieux rêve de l'Eden n'est jamais tout-à-fait mort et l'homme n'a jamais désespéré de son futur.

Volonté d'élargir la terre, soif de retrouver la pureté primitive, de revenir aux sources, besoin d'espace, pessimisme pour le présent optimisme quant à l'avenir, tels ont été les traits caractéristiques de ceux grâce auxquels lentement notre monde est apparu comme « fini », sans cesser de paraître empli d'infini.

Quand il n'est « rien que la terre », alors les découvreurs se tournent vers le ciel.

Saint-Exupéry appartient à cette période héroïque de l'aviation où l'homme éprouva le sentiment exaltant de pénétrer dans un monde ignoré, et quel monde, celui du vent, des arcs en ciel, des nuages, de la pluie, de la neige, de la foudre et des étoiles. Plus près du soleil devait se former une expérience nouvelle, une destinée exemplaire, en un moment où l'on attendait de la littérature quelque chose de différent de ce qu'on avait coutume de lui demander : car si notre temps semble repousser toute littérature gratuite, ce n'est pas pour exiger de l'écrivain cet engagement à la fois vague et étouffant dont parlent, à la suite de Jean-Paul Sartre, les Existentialistes, mais pour obtenir durablement des valeurs d'action solidaires des valeurs de pensée. L'écrivain doit être directeur de conscience, inventeur d'images à rêver, maître de vie ; l'existence même d'Antoine de Saint-Exupéry comme son intelligence, le rendait singulièrement propre à cette tâche.

Car Saint-Exupéry est mieux qu'un grand poète de l'action. Ses livres contiennent plus que d'admirables récits de l'aventure en plein ciel, des luttes contre tout ce qui matériellement et moralement empêche de s'envoler. Et s'ils offrent une leçon d'énergie, ils en joignent une définition tellement humaine, si, parfaitement adaptée à notre destin, que l'héroïsme apparaît comme une vertu on pourrait dire naturelle. Avec un constant souci de préserver tout ce qui peut contribuer à la dignité de la vie, les œuvres de Saint-Exupéry sont aussi larges perspectives sur le devenir du monde, tentatives audacieuses pour résoudre les conflits intérieurs, pour concilier des doctrines ennemies. Saint-Exupéry émerge au-dessus du chaos où sombre la civilisation occidentale pour nous livrer un des plus fraternels messages qu'il nous ait. été donné d'entendre.

C'est aussi une de ses manières les plus efficaces de répondre à notre temps que de s'intéresser aux grands courants idéologiques, christianisme, fascisme et marxisme, aux civilisations orientales, américaines et européennes, aux progrès multiples de la science comme aux besoins individuels d'action, de grandeur, de dévouement, de liberté, de bonheur qui nous hantent.

S'il existe un point faible à cette capacité de compréhension, à cette curiosité inlassable c'est dans ses qualités mêmes : il est arrivé parfois que la pensée de Saint-Exupéry s'envole avec des ailes mal assurées. On a reproché notamment à Pilote de Guerre de ne pas joindre assez de précision à la générosité de ses intentions : cela tient sans aucun doute aux circonstances dans lesquelles Saint-Exupéry écrivit son livre. Car on pourrait remarquer d'autre part que sa pensée n'a cessé de s'affermir (Comme le montrera sans aucun doute la publication de la Citadelle son dernier ouvrage encore inédit.)

Ce qu'il y a de plus remarquable en elle, c'est, avec son universalité, qu'elle est capable de rester lucide en s'attachant à tout ce qui peut faire avancer l'homme dans la connaissance du monde et de lui-même. Intelligence sans complaisance, sans optimisme facile mais qui ne désespère jamais, elle ne comporte que défauts sans gravité en face d'une volonté de ne rien sacrifier de ce qui peut nous changer et nous enrichir, de cette volonté d'humanisme qui est l'objet de la vie et de l'œuvre de Saint-Exupéry : et cette recherche menée avec tant de vertu virile, trouve en soi son aboutissement le jour où sa vie s'achève avec une bouleversante perfection.

Par une disparition semblable à celle des dieux et des héros antiques, cette existence se conclut entre ciel et mer prête à se muer en légende — et les légendes se comptent en ce temps de laideur et de misère—. Il n'y manque même pas cette consécration suprême, la fidélité des êtres, l'ingratitude des systèmes : aucune vaine gloire officielle ne vient ternir la mémoire de celui qui, toute sa vie, se tint éloigné des querelles partisanes, et animé du seul souci de rester fidèle à cet idéal intérieur qui l'amena jusqu'à mourir pour son pays ; idéal tel que pouvaient le concevoir son tempérament d'allure magnifiquement féodale, sa nature débordante de richesse, son imagination, sa sensibilité toujours accessible, sa noblesse d'intention et d'action.

Saint-Exupéry ne propose jamais le Walhalla des héros nordiques ni même le ciel des archanges : son univers s'ouvre à ceux qui veulent s'accomplir en un équilibre humain.

Ainsi, bien que disparue, sa voix continue à se faire entendre et ceux qui n'ont pas eu le bonheur de, le connaître peuvent encore l'écouter : ils comprennent alors qu'ils ont rencontré mieux qu'un penseur, un poète, un savant, un professeur d'énergie, un patriote et ils se réconcilient avec notre terre parce que, malgré la mort, ils ont entrevu. ce qu'il y a de plus rare et de plus beau, un Homme.

René TAVERNIER