Confluences 12-14
(Hélène FROMENT)
Saint-Exupéry en procès
Belfond, 1967

le magicien

par PIERRE CHEVRIER

Les fameux tours de carte de Saint-Exupéry font partie de la petite histoire. Il était rare qu'une soirée se terminât sans qu'un des convives offrit un jeu de cartes à l'écrivain. Celui-ci l'acceptait le plus souvent de bonne grâce et préparait sa petite mise en scène. Généralement séparé de son sujet par une table, il commandait sur un ton grave : « Regardez-moi dans les yeux... Ne pensez à rien ! » Puis, les doigts de la main droite tambourinant sur la table : a Vous ne pensez vraiment à rien ?... Bon... Alors choisissez une carte... » Parfois il confiait les cartes à son sujet, d'autres fois il les faisait simplement défiler sous son regard. Puis, visiblement amusé mais toujours sur le ton sérieux : « Ah! c'est très difficile, très difficile... » Il allongeait ses doigts sur ses yeux pour se concentrer davantage : « Vous êtes sûr que c'est le dix de carreau que vous voulez ? » La carte choisie par le sujet apparaissait aussitôt.

Les réactions de ses clients et spectateurs ravissaient Saint-Ex. Les femmes devenaient rêveuses. Leur regard exprimait leur connivence avec les forces invisibles. Les esprits positifs ne prenaient pas des airs moins cocasses. Un polytechnicien de grande prétention n'avait-il pas attiré Saint-Exupéry dans un coin de salon pour lui demander à voix basse : « Vous êtes mage, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que vous éprouvez quand vous retournez la carte ? » Saint-Ex, pris de fou rire, marchait de long en large en état de jubilation (le terme employé par lui-même pour décrire ses moments de gaieté).

Les spectateurs moins crédules étudiaient méticuleusement les paroles, les gestes du magicien ou concluaient dépités : « grande habileté manuelle, excellente mémoire visuelle... » mais quand ils s'essayaient à reproduire le même tour de cartes, il y manquait toujours l'essentiel : la prodigieuse intuition de Saint-Exupéry.

Intuition, c'est-à-dire sensibilité particulièrement vive, acuité de perception, rapidité de jugement.

A part une angoisse qui n'a fait que croître les dernières années de sa vie, Saint-Ex possédait un esprit extraordinairement équilibré. C'était un homme de grand appétit, et il en allait de même de son intelligence continuellement tenue en alerte par sa curiosité sans limites. Il n'acceptait aucune valeur reconnue sans l'analyser par lui-même. Il ne cessait d'explorer les domaines les plus différents et de penser l'avenir. (D'où, par exemple, son inquiétude anticipée à l'égard de l'atome.) Profondément convaincu que les hommes sont mus par des symboles, il recherchait la signification profonde des gestes des individus, poursuivant l'universel à travers le phénomène particulier.

Mais aucune description ne transmet la poésie d'un visage, pas plus que le nombre d'or ne rend compte du Parthénon. C'est pourquoi bien des études analytiques sur Saint-Exupéry n'apportent guère le sentiment de sa présence. Présence parfois enjouée, parfois pesante de cet homme massif par son corps, fin et mobile par son visage. Présence qui, au café, à la popote de l'escadrille, ou dans un salon s'imposait. Où qu'il fût, le cercle se formait autour de lui. Non point qu'il eût quelque révélation à faire, mais parce que la justesse d'une réflexion, l'originalité d'un point de vue, sa volonté quasi mystique de résoudre les contradictions apparentes et d'élever les débats, donnaient à ses interlocuteurs le sentiment d'une force qui les élevait.

Avec ceux dont il respectait l'opinion, il ne parlait pas en dilettante. Il discutait âprement, farouchement, faisant des exposés serrés, accumulant les arguments. Il se battait aux points. Un soir, à New York, il lutta de la sorte avec un écrivain de ses amis que pour la suite de l'histoire nous appellerons Monsieur Y. Ce dernier resta sur ses positions bien que les supports de son raisonnement eussent été fort ébranlés et à une heure avancée de la nuit, les combattants échangèrent la poignée de main qui conclut toute bataille sportive. Cependant, les jours suivants, les amis appartenant au même groupe se téléphonaient pour s'entretenir du nouveau point de vue de Monsieur Y dont il venait de leur faire part et qu'il soutenait ardemment comme le produit de ses méditations toutes personnelles. Saint-Ex reçut bientôt l'écho de cette évolution soudaine et sa joie se manifesta par un de ces grands sourires qui entraînaient le bout de son nez. Il lui importait plus de convaincre et de convertir que de signer une idée.

Pilotant un avion sans radio ni phonie, Saint-Exupéry consultait le ciel puis, éteignant sa cigarette entre ses doigts, faisait ses calculs de dérive sur un genou. Alors, naviguant au-dessus des nuages, il s'amusait à vous faire surgir un nuage, un lac au chronomètre. « Je vais te faire cadeau d'une cathédrale », disait-il.

Il regardait sa montre, appuyait sur le manche pour traverser la couche de nuages et vous offrait avec un sourire la tour gothique à quelques centaines de mètres. Il jouait. Et, comme tous les enfants qui préfèrent les constructions de leur génie aux mécaniques rutilantes des magasins, il inventait ses jouets. Les aérostats et gobelets de papier fabriqués par lui en un temps record, les bulles de savon glycérinées rebondissantes, les symphonies exécutées en roulant des citrons sur les touches noires d'un piano. Dès que son éditeur américain lui eut donné un appareil enregistreur — plus adaptable qu'une dactylo à ses heures nocturnes de travail —, il eut l'idée — c'était en 1941 — d'enregistrer plusieurs fois sa propre voix sur la même bande afin de composer un chœur à lui seul.

C'est sous le même aspect qu'il faut considérer les tentatives de Saint-Exupéry adolescent comme hypnotiseur. Car toute effraction à l'égard de la conscience d'un individu lui eût paru blâmable. Mais défendre à l'institutrice de ses sœurs de manger le gâteau qu'elle convoitait, c'était bien amusant. Dans le rôle d'hypnotiseur, le choix du médium est important. Le jeune Antoine ne se trompait pas. C'est ainsi que rencontrant un de ses cousins à dîner et s'apercevant de sa perméabilité, il divertit toute l'assistance en lui commandant des gestes absurdes. Au milieu du repas, il lui ordonna de se lever et de chanter. Il le persuada ensuite que l'orangeade n'était que du pétrole, le forçant à la recracher aussitôt. Et le cousin obéissait, bien qu'il fût un garçon fort bien élevé.

Un autre de ses talents, où l'intuition jouait le plus grand rôle, était la graphologie. Il ne la connaissait guère par les manuels. L'écriture venait à lui comme un visage, une voix, une intonation. Nous fûmes témoins de quelques analyses saisissantes. En 1939, il rencontra D., un ancien camarade de l'Aéropostale, qu'il n'avait pas vu depuis des années et qui lui soumit une lettre. Saint-Ex y jeta un coup d'œil rapide puis s'assit et, comme pensant à haute voix : « Ce garçon est malade, probablement tuberculeux... Il est interné, on dirait en Espagne... Il ne sait que faire ». Tout cela était vrai. Une autre fois, sur le vu de quelques notes qui lui étaient montrées, il prit son stylo et se mit à écrire assez longuement. Le portrait était frappant et l'analyse se terminait sur cette remarque : « Aurait besoin du médecin ou du monastère ». Or, cette personne affligée de troubles nerveux venait de passer un an au couvent.

Il devinait l'individu, son style, il devinait l'être. Il devinait vite ce qu'il y avait d'emprunté chez celui qu'il observait et cherchait à rétablir son authenticité. De même, en écoutant une vieille chanson, il essayait d'éliminer les déformations accumulées au cours des ans pour en retrouver le thème initial.

Voici mon secret, dit le renard. Il était simple : « On ne voit bien qu'avec le cœur ». Et Saint-Exupéry, auquel s'adresse mieux qu'à personne la formule : l'enfant est le père de l'homme, répète par la voix du Petit Prince

« L'essentiel est invisible pour les yeux ».

Aussi, quand de braves garçons vous diront qu'ils connaissent les trucs de Saint-Ex, qu'ils vous ennuieront avec des manipulations laborieuses de jeux de cartes, ne vous étonnez point de n'y pas trouver de grâce. Pourraient-ils changer les étoiles en cinq cents millions de grelots ou faire chanter un puits dans le désert ?

Saint-Exupéry atteignait au miracle par la richesse de son cœur.