Confluences 12-14 [1947]

UN HOMME COMPLET

SAINT-EXUPERY était un homme complet. Il y en a peu, mais lui en était un, et naturellement sans le vouloir, par talent naturel. Son visage était complet : à la fois sourire enfantin et sérieux d'un savant ; héroïsme discret et fantaisie spontanée ; beauté de l'œil et souplesse du corps ; compétence en technique, en sport, en poésie, en politique, en morale, en camaraderie, en élégance d'âme. C'était toujours un événement que de lui serrer la main. On l'apercevait, on l'abordait, on s'emplissait d'idées nouvelles, de sentiments durs, et l'on était heureux. Tel se présentait cet homme unique. Il faut bien se rendre compte que nous vivions toujours, avec lui, dans ses bruits et dans ses couleurs, une page de légende de France, une de ces pages que nous retrouverons plus tard dans les almanachs, sur les murs des mairies et dans le tiroir des commodes exilées. Quand nous serons bien vieux devisant et filant nos souvenirs les mieux tournés, nous penserons au rude visage de notre Tonio, drapé dans son lyrisme bon enfant et circonvenu d'essaims mécaniques, d'avions-lyre... Saint-Ex, c'était toujours un ambassadeur de la création du monde qui nous offrait une chance de plus. Pour ceux qui le lisent dans les familles, dans une chambre d'étudiant, sur un champ de bataille, en solitude, il est resté de lui un grand passage d'anges sur la page blanche, sur la première page blanche de nos vies fragiles, possibles encore, qui tremblent cependant de connaître une mort moins pure que la sienne.

Pour Saint-Exupéry vivant, rien ne fut jamais impossible. Il laisse de longues durées de blessures au cœur de ceux qui l'ont vu, même une seule fois, sourire. Car il souriait comme une grâce de la nature. Non point de satisfaction et parce que ses écrits l'avaient fait comparer justement à un Conrad, à un Kipling. Ni parce que son admirable prose est drue et profonde, et qu'on en dissertera toujours, ni parce que ses jugements étaient rares et fins, ni parce qu'il portait un beau nom, ni parce qu'il sut réunir autour de lui les plus nobles camarades que pût souhaiter un homme de sa trempe. Mais, tout simplement, parce qu'il était charmant et qu'il y avait, au fond de son cœur honnête et généreux, de la bienveillance, de la compréhension et de la gentillesse pour tout le monde. Mais surtout parce qu'il voulait croire aux hommes, ou, du moins, leur pardonner. C'était un bon grand diable de loyauté, de soulagement et de foi que nous ne pouvons nous consoler d'avoir perdu. Il a passé avec nous, sur cette terre de tortures et de haines qui le faisait souffrir, les courtes vacances d'un génie égaré, des jours rapides et pleins que je ne cesse d'évoquer pour griser ma triste mémoire.

J'ai connu beaucoup le cher Tonio ; il fait presque partie de ma jeunesse de Paris ; je veux parler de la seconde, celle qui commence en 1924 avec l'aviation vraie. Enfin, je pourrais dire avec lui : dans ce temps-là... oui, dans ce temps-là, la campagne était encore la campagne et offrait de la solitude à bas prix, non loin de Paris, approvisionnant largement en fleurs des champs des hectares entiers d'Île-de-France, se gargarisant de moustiques et de hannetons en jaquette de courses (ces hannetons boudeurs et repus que les enfants, alors en uniforme, ramenaient dans les lycées pour ordonner quelque peu l'étude du soir, si saumâtre, même dans le souvenir). Nous nous promenions tous deux... le nez en l'air, les coudes et l'âme mêlés... Je me souviens de nos regards un peu inquiets sur l'Europe perplexe... Un autre jour, l'auteur de Courrier Sud m'emmenait dans quelque fabrique d'avions, voire au Salon, et ces heures, aujourd'hui, bourdonnent dans mes tempes. Lorsque nous regardions ensemble le rapace épais du Fokker, l'œil blond du Goëland, la dionée du Walter, les Dewoitine posés comme des criques, les ouïes de sauterelles du Potez, les antennes du Fulgur de Bréguet ou les articulations magistrales des Latécoère, et les Salmson, et les Amiot, tant de phasmes, d'homochromies et de cyphocranes soudain jaillis de quelque « terranium » supranormal, nous nous disions que le problème planétaire serait un jour résolu. Mais comment ? Des mois épais et touffus se sont passés entre notre dernière rencontre et l'horrible instant de sa mort. Et que de fois, depuis ce moment, je me suis cru visité par lui... Je nous revois tous deux à Lutetia, chez Lipp, chez Souty, chez Androuet, rue de Chanaleilles, chez Jean Prévost, chez Marius rue du Faubourg-Saint-Martin, noyés dans les clams, avec Kessel, avec des humbles, avec des fous... Je nous revois à un meeting d'aviation, avec la foule, plantés devant l'ossature du trimoteur de transport Dewoitine, et considérant que la vitesse au ralenti de cet appareil., volets braqués, était de cent vingt kilomètres à l'heure ! Comment ne pas arriver à cette conclusion inattendue, bouleversante que l'air, depuis qu'il y a des hommes et qui respirent, constitue l'élément le plus redoutable, le milieu le plus mystérieux, le plus difficile à vaincre et à percer ? (C'était ce que nous pensions alors). Plus loin, une autre portion de foule qui faisait cercle autour du léger multiplace de défense Hanriot, avion entièrement métallique, lequel tenait, disait-on, son cinq cents à l'heure comme une fleur à la boutonnière, bimoteur aussi racé qu'un cheval de course.- La foule ne devinait- elle pas, dans les plis du métal et l'ordonnance des boulons, que les services anti-aériens de Vénus ou de Mars, que les guetteurs de Saturne ou d'Antarès devaient, sinon redoubler d'attention, du moins s'apprêter à des changements d'images dans les portions de ciel qui les entourent ? Nous réfléchissions à tout cela, Tonio et moi, tout en parlant d'autre chose, de Mallarmé, de Roosevelt, de Moréas, de Bergson, des boxeurs, du dessin animé et de la cuisine... Saint-Ex avait des idées justes et neuves sur presque tout. Rien ne lui échappait : le marxisme, la mode, la mythologie, l'art classique, le loufoque, le destin, Montmartre et le folklore américain, le snobisme et la subtilité, les pires audaces et le goût le plus juste, Picasso, Valéry, les courses, les Médicis, les balbutiements du surréalisme, les rêves et la psychanalyse, les ballets russes comme synth&qui meurt... Nous entrions chez Nine-la-Marseillaise, chez Pore, chez Pal, ou chez quelque haulte-dame-de-salon-ciré, et notre conversation continuait. Et nous arrivions à d'étranges paradoxes. Si les hommes, pensions-nous, diffèrent par l'intestin, le mysticisme, l'image de Dieu, le choix des purges, la forme du larynx, les lignes de la main, la couleur des gencives, le nerf, la résistance à la douleur, le doigt de pied, le dessin des sourcils, l'amour et le plaisir, ils sont parents, ils sont cousins, as son frères par la guerre ! Nous ne pensions pas si bien dire !

Dans sa courte vie romantique, où il entrait du Croisé et du songe-creux, Saint-Ex traversa en courant la vie de Paris comme un aérolithe et la connut toute, des ébullitions de snobisme de la haute mer mondaine à la molesquine lie de vin des douces brasseries, où il faisait prendre parfois par un domestique- rapporté d'Egypte une falourde de Munster pour régaler ses amis quand il habitait le quartier de Paul Bourget. Tout jeune, c'était déjà un Monsieur, dans toutes les branches où ce vocable signifie fière silhouette, indépendance, lucidité, courage et talent. Je l'ai beaucoup aimé, et je le pleurerai toujours.

Léon-Paul FARGUE


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