1945
Editions Dynamo à Liège
Pierre Aelberts, éditeur

Souvenir de Saint-Exupéry

de Léon-Paul Fargue

 

On sait assez que je ne suis pas aviateur et que je ne le serai jamais : le temps me manque... Mais j'ai l'habitude de voyager, et même en rêve, sur des machines qui pourraient bien étonner les imaginations les plus folles de conquêtes. Il ne faut donc pas me confondre, en matière de vol, avec ces territoriaux de l'âme humaine à qui la jeunesse planante murmure en souriant : « Ne vous mêlez point de vide, de vents, d'infini ou d'escaliers sans fin, ce n'est pas votre cadre. » Le 444 de moyenne, atteint, si mes souvenirs ne sont pas trop confus, il y a dix ans, dans la Coupe Deutsch de la Meurthe, fit une sensation d'étoile filante que je dépassais déjà de l'œil quand je la tenais au bout de ma plume. Ceci dit, j'ai ma façon de parler de l'admirable Saint-Ex, car nous nous sommes connus à notre façon aussi, et je compris sur-le-champ qu'il n'était pas exclusivement aviateur. Bien des problèmes l'ont préoccupé, en dehors des plongeons dans l'espace et des ivresses que l'on éprouve, moitié homme et moitié machine, sur les crêtes du quatrième élément, autour de l'aigle invisible et fatidique.

J'ai connu Saint-Ex à la parisienne, pour ne point dire à la housarde, et tout simplement et en même temps à la brasserie Lipp et, rue d'Amsterdam, dans le musée aux fromages d'Androuet, une des maisons de Paris qui le mettaient le plus en verve, ainsi qu'un piquelard de l'avenue des Ternes où la douce patronne coupait des tranches de jambon d'York grandes comme les affiches de la mobilisation générale. Il était arrivé là un peu en retard, moins que moi, et nous fûmes à deux doigts de nous manquer, mais un grand disque de Brie de Melun, quasi fumant de séductions sur sa paille chrétienne, et traversé de fétus comme de peignes une chevelure japonaise, ou quelque Livarot en veste de cuir l'avaient retenu. Je l'aperçus soudain. Il était décoiffé, presque distrait, une main dans la poche de son pantalon, l'autre dans la poche de son veston où bayait un livre. Il attendait, il admirait. Saint-Ex avait le regard étonné, le nez étonné, l'ovale étonné, et pourtant il se dégageait de son visage clair et sain une impression sérieux, tantôt évangélique et tantôt scientifique... Dirai-je que nous devînmes amis tout de suite? Il avait une façon d'attaquer les questions et les frometons qui convenait à mes méthodes. C'était direct, adroit, sous d'impalpables nappes de fantaisie et de négligence. Il était abondant, rieur... et brusquement attentif, comme on l'est à ces moments où passe soudain, devant la façade de l'esprit, le côté d'une chose qui ne s'était jamais montré. C'est « la présentation », comme on dit en chirurgie. Alors, Tonio devenait l'écrivain qu'il fut, l'écrivain qui manque : quelque chose comme un Vigny plus « affranchi », mais tout aussi pur et strict, et qui aurait été pourvu, en excédent, de toutes les noblesses du caractère et de la continuité morale du sens de l'air. A ces moments, les zincs qu'il avait tués sous lui le servaient, et il s'élevait dans l'azur, vers le quartz céleste, sur les planeurs d'une très belle langue française.

Saint-Ex pouvait parler de tout, de Karl Marx, qu'il lut avec acharnement pour ne rien ignorer de cette mare un peu stagnante, faite d'infiltrations françaises, comme on l'oublie trop. Il pouvait parler de Balzac, de la ménagerie fantastique du Moyen Age, de Toussenel, de Gérard de Nerval, du vieux fusil Chassepot ou de la Patagonie, avec la discrétion des hommes indomptables, mais à perte de vue, et sur un sol bien dallé de connaissances qui ne se dérobait jamais sous ses pieds. Saint-Ex était, à ce moment-là, pilote de l'Aéropostale et maître absolu des destinées d'un poste français piqué dans quelque zone africaine. Il avait pour amis et pour compagnons, de ces gaillards qui font de la France ce qu'elle est, qui lui donnent ses sonorités profondes et son honneur d'assises : Mermoz, Guillaumet, Collenot, Edouard Serre, Daurat. Et d'autres amis qui, pour lui seulement, avaient des visages, des passions, des silhouettes : la Cordillère, le cône de l'Aconcagua, le cap Juby, où il avait appris le langage des Maures et qui devait lui inspirer les premiers chapitres de son Courrier Sud. C'était, de pied en cap, un fils de grande famille française, un seigneur, et l'aventure, le service, l'audace, le calme avaient encore rehaussé cette attitude. Ses exploits, d'abord déconcertants, finirent par étonner vraiment, tant leur teneur en émotion et en dignité était riche.

Dans sa courte vie rimbaldienne, où il entrait du chevalier et du romantique, il traversa la vie de Paris comme un aérolithe, et la connut toute, des turqueries de Lancret de la haute auberge mondaine à la molesquine lie de vin d'un café ou d'une brasserie où il faisait prendre parfois, par un domestique rapporté d'Égypte, une falourde de Munster pour régaler ses amis quand il habitait rue de Chanaleilles. Il connut les bars racés du quartier Vendôme et les caboulots périlleux de Meknès ou de Jaguaro, le vide conventionnel des bureaux de ministres où il rendait compte de ses missions, et des grands journaux de Paris où il confiait, dans son langage serré à la Paul-Louis Courier, ses sensations de pilote. Je crois qu'en dix ans d'intimité, je ne le vis que trois fois dans un véritable appartement, dans un chez soi dont il payait le terme et où il tenait parfois compte des fauteuils et des polices d'assurances... Les chambres où nous nous retrouvions pour passer des heures ensemble étaient des hôtels, des nuits, des petits-jours, des gares. Que de fois il fallut attendre le harassement pour se quitter enfin devant l'aéroport de la Coupole ou dans le hall de l'hôtel Lutétia! Que de nuits aussi j'ai passées à l'attendre, nerveux et tendu, non qu'il fût toujours en retard, mais parce que je le savais à Florianopolis ou en Cyrénaïque, et que la radio ne nous disait rien sur le régime de son moteur.

Grand Saint-Ex à qui rien ne fut impossible, et qui laisse d'inguérissables blessures au cœur de ceux qui l'ont vu, même une seule fois, sourire. Car il souriait comme pas un. Non point de certitude, et parce que ses écrits l'ont fait comparer à un Conrad, à un Kipling, Non point parce que sa prose est drue et profonde et qu'on en parlait, ni parce que ses avis comptaient, ni parce qu'il portait un beau nom, ni parce qu'il eut presque à sa merci les plus nobles camarades que pût souhaiter un homme de sa trempe, Mais, tout simplement, parce qu'il était charmant, et qu'il avait, au fond de son cœur princier, des joyaux pour toue le monde.


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