Icare #69, Saint-Exupéry :
Première époque 1900-1930

Tome 1, été-automne 1974, p 210-213
la jeunesse, l'adolescence, l'uniforme, des débuts aéronautiques et littéraires : « Courrier Sud »

Paul Decendit est né à Toulouse dans la Haute-Garonne.
Il a exercé ses activités aéronautiques, en tant que mécanicien, successivement pendant 20 années à la Compagnie Latécoère, plus de quatre ans à la Compagnie aéropostale, puis une dizaine d'années comme chef d'atelier et conseiller technique à la Compagnie uruguayenne P.L.U.N.A. et enfin il a été, pendant quatre ans et demi, représentant à Sud Aviation, à Toulouse, pour le compte de la Compagnie brésilienne V.A.R.I.G.
C'est à l'Aéropostale à Buenos Aires, en 1929, qu'il a connu Saint-Exupéry.
Paul Decendit est actuellement retraité chef mécanicien navigant d'essais de la Société Latécoère.

Les clefs de Vol de nuit

J'ai connu Saint-Exupéry à Buenos Aires vers lé milieu dé 1929. Il arrivait dé France pour prendre lé posté dé directeur dé l'Aeroposta Argentina et remplacer Mermoz comme chef d'aéroplace, ce dernier devant répartir en France pour préparer, sur le Laté 28 à flotteurs, la première traversée commerciale de l'Atlantique Sud.

Je n'avais pas tout à fait dix-sept ans quand je suis entré chez Latécoère, où j'ai fait un stage dans toutes les sections fabrication, atelier moteurs, banc d'essais, montage, pisté, essais en vol, ce qui m'a valu d'être envoyé en Amérique du Sud pour l'Aéropostale, à la création de la ligne Natal - Rio - Buenos Aires - Santiago du Chili, comme chef mécanicien pour monter lés avions vénus de France, les essayer en vol, lés modifier lé cas échéant suivant lés missions à accomplir, réparer ceux qui étaient endommagés par suite d'atterrissages forcés pour lés ramener à leur basé.

Saint-Exupéry, comme Mermoz, a utilisé mes services, ce qui a fait que j'ai eu souvent l'occasion de voler avec lui. A la liquidation dé l'Aéropostale je suis revenu à la Société Latécoère pour être affecté aux essais en vol dés prototypes. En 1932 Saint-Exupéry ayant été contacté par la Société Latécoère comme pilote d'essais, j'ai eu encore l'occasion dé voler avec lui.

Ensuite, fin 1934, il quittait la Société Latécoère et je lé retrouvais en juin 1935 au Havre, à bord de l'hydro Lieutenant-de-Vaisseau-Paris dont je faisais partie dé l'équipage d'essais. Saint-Exupéry, à l'époque, était correspondant dé presse de l'hebdomadaire Excelsior et venait de faire un reportage sur cet hydravion. Depuis notre collaboration en Argentine, une vive amitié s était nouée entre nous. Il fut tout heureux dé me revoir et, bien entendu, après son travail de reporter, nous évoquâmes lés vieux souvenirs dé l'Aéropostale, non sans une certaine nostalgie.

Dans lé reportage qu'il fit ensuite dans Excelsior, il né put s'empêcher d'évoquer lés souvenirs et réflexions que notre rencontre lui avait inspirés.

C'est au Havre que j'ai vu Saint-Exupéry pour la dernière fois. J'en garde toujours un excellent et profond souvenir. Il a été pour moi un compagnon aimable, dévoué, d'une grande droiture, un peu sec et énergique au travail, et gardant toujours une certaine réserve. Pas dé familiarités excessives, ni vulgarités, jamais dé grands coups dé gueule. Et pourtant lés soirs d'étape ou la veille d'un départ, après un bon repas, il savait créer l'ambiance d'une chaude et amicale intimité. Il me parlait dé spiritisme, son dada favori, dés forcés dé la nature, comment il voyait l'humanité et lé destin dés hommes, lé sens qu'il donnait à notre métier. Parfois je né lé suivais pas très bien, mais il m'intéressait toujours. Je né savais pas que déjà il avait écrit des livres. Mais un soir, à Villa Mércédès, il me parla du roman qu'il allait faire : Vol de nuit, et qui lui avait été inspiré par le rude travail dés pilotés sur la ligné Buenos Aires - Commodoro Rivadavia dans dés conditions atmosphériques épouvantables qui régnaient soi vent sur les régions désertiques survolées.

Plus tard, j'ai lu Vol de nuit et, grâce à ses dons d'écrivain et dé poète, il a bien su dépeindre ce qu'étaient lés conditions de vol à cette époque et d'autant plus qu'il n'y avait pas dé radio à bord.

Maintenant, je peux vous préciser dé même qu'effectivement dans Vol de nuit Rivière c'était Daurat, dans Courrier Sud Bernis était Vernis et que l'inspecteur Robinéau a bien existé et que tous les anciens dé Buenos Aires savent qui il était. Mais lé vieux mécano Roblét, c'était bien Roblet son nom réel et ce n'est pas Rivière-Daurat qui l'a licencié, mais bel et bien Saint-Exupéry.

J'ai bien connu Roblet, c'était un vieux mécanicien français embauché par Mermoz à Buenos Aires, il devait bien avoir la soixantaine. Il avait été basé comme chef mécanicien à San Antonio Oeste. Un jour, avec Saint-Exupéry, nous y sommes allés voir un Laté 25 qui avait capoté. Pour inspecter l'avion et me rendre compte des dégâts, je m'étais glissé sur le dos afin de pénétrer au poste de pilotage. J'ai été piqué par un scorpion noir; Saint-Exupéry n'a fait ni une ni deux, il m'a dénudé le torse, pris son canif, m'a incisé la piqûre dans l'omoplate gauche et, à plusieurs reprises, a aspiré la plaie. Ensuite il m'a vite mené chez un médecin qui m'a fait une ventouse scarifiée et brûlé la piqûre au thermocautère.

J'ai été trois jours indisponible. Quand je suis revenu au terrain... plus de Roblet. Saint-Ex m'a dit qu'il l'avait renvoyé à Buenos Aires pour insuffisance dans son service, où ensuite il a été licencié. Je ne doute pas que si Saint-Ex a renvoyé Roblet c'est qu'il avait ses raisons. En tout cas je peux dire que si Roblet était compétent dans son travail, vu son âge et un physique plutôt débile, il n'était pas apte à tenir son poste efficacement. A l'époque, pour faire notre travail et être disponible à tous les instants, il fallait être jeune, robuste et en bonne santé.

C'est à Villa Mercédès, en mai 1930, en dépannage avec Saint-Exupéry, que j'ai appris la mort de Négrin, Pranville et de mon cher camarade René Prunetta, qui préféra rester à bord et couler avec son Laté 28, trouvant ainsi une mort héroique.

Paul DECENDIT


La route qui mène au terrain de I'Aeroposta Argentina à Commodoro Rivadavia est bordée de champs pétrolifères.


A Rio, en mai 1929. De gauche à droite, debout : Roblet (mécanicien), Mme Decendit, le mécanicien Lussat et sa femme. Assis, Etasse, mécanicien.


L'hôtel Americano à San Antonio-Oeste en Argentine. Saint-Exupéry s'y était arrêté.


À Buenos Aires, en octobre 1929 : de gauche à droite, René Prunetta, A. Collent, Mme Espourteille, Mme Villette et Paul Decendit avec sa femme.


Sur le terrain de Pacheco, à Buenos Aires, en 1928, un Breguet 14 et un Laté-26.


Le pilote Négrin et Laurent-Eynac (à gauche).


La « Croix du Sud » arrive à Natal le 1er août 1934. De gauche à droite, Paul Decendit, le lieutenant de vaisseau Hébrard et le premier maître Gauthier.


À Villa Mercedes en 1930. Un de plus!