Éditions Dynamo
P. Aelberts, Éditeur
Liège
1954

Saint-Exupéry tel que je l'ai connu

Didier Daurat

 

« L'homme était pour Rivière une cire vierge qu'il fallait pétrir, lit-on dans Vol de Nuit. Il fallait donner une âme à cette matière, lui créer une volonté. Il ne pensait pas les asservir par cette dureté, mais les lancer hors d'eux-mêmes. »

Rivière, cette homme sans prénom, au caractère de fer, créateur de réalités appuyé par une volonté inébranlable est la figure dominante de Vol de Nuit — c'est à dire l'animateur et le chef de l'Aéropostale dont on lit le nom, en dédicace par Saint-Exupéry, à la première page de son œuvre : « A Monsieur Didier Daurat ». Ce portrait ne saurait appartenir au domaine de l'imagination et son inoubliable auréole de vérité en fait un des plus beaux de la littérature de ce temps.

Le dédicateur nous livre aujourd'hui sa pensée et son explication de Saint-Exupéry, de celui qui émerge du chaos où sombre la civilisation occidentale et nous livre un message d'une densité et d'une noblesse souveraine. Ce précieux témoignage a d'autant plus de prix que l'auteur, d'une droiture inattaquable, ne s'est jamais soucié que d'être vrai.

Edition originale tirée à 40 exemplaires sur vélin blanc et 11 exemplaires sur vélin hollande bleu, numérotés 1 à 51 par l'éditeur. Achevé de tirer le 31 juillet 1954, dixième anniversaire de la disparition de l'écrivain, par l'imprimerie nationale des invalides à Liège. Les ornements ont été gravés par A. Lebas et le portrait par A. Mambour.

 

Tous droits réservés.

pour la première fois, je fus en contact avec Saint-Exupéry, c'était en 1926, à Toulouse. Devant moi se dressait un jeune homme à la figure carrée, au corps solide, aux yeux candides, à l'allure noble et modeste à la fois. II m'apparut à Montaudran, parmi un groupe de pilotes engagés pour organiser la relève des équipages qui avaient ouvert les premières lignes et dont ces jeunes devaient continuer la mission : porter plus loin nos ailes.

Saint-Exupéry avait été introduit aux lignes Latécoère par l'abbé Sudour, ami de la famille de Massimi. Ma première impression fut marquée d'incertitude au sujet de sa valeur de pilote, car son carnet de vol était mince, et si de sa personne se dégageait une incontestable distinction intellectuelle et morale, il paraissait plutôt enclin au rêve que porté à l'action. Cependant, les essais auxquels il fut soumis donnèrent la preuve [7] de qualités d'aviateur, de possibilités qui méritaient qu'on s'attachât à les développer. Son premier contact étroit avec ses compagnons soumis à un labeur manuel quotidien, nos mécaniciens de piste et d'atelier, fit apparaître une fraîcheur de sentiments qui pouvait passer pour une naïve candeur aux yeux des hommes pliés aux dures nécessités quotidiennes.

Le groupe des jeune pilotes déjà entraînés sur les lignes l'accueillit affectueusement comme chacun des nouveaux qui venais renforcer notre équipe, sans prendre toutefois très au sérieux ce camarade sympathique à tous par sa bonne humeur, ses allures un peu bohème, son esprit primesautier, son caractère parfois capricieux.

Il est certain que Saint-Exupéry connut à cette époque une dure épreuve qui, je crois, transforma en passion ce goût très marqué qu'il portait aux choses de l'air. II s'appliqua dès lors à acquérir ce qui lui manquait, ce sens de l'air que ses pairs ne lui reconnaissaient pas, la technique de nos moteurs, l'aérodynamique, des connaissances plus complètes en navigation aérienne, et aussi la géographie des rios et des plages que nos équipages connaissaient si bien. Il n'hésita pas non plus, malgré ses mains soignées, à apporter une ardeur que ne masquait pas la maladresse de ses gestes au démontage des moteurs huileux que devaient effectuer, à cette époque, tous nos pilotes. Ceux-ci se familiarisaient ainsi, durement peut-être, mais efficacement, avec une mécanique qu'ils devaient bien comprendre pour ne pas avoir trop à en redouter les défaillances. Ils apprenaient aussi à connaître, à subir, puis à accepter cette indispensable discipline du travail, à apprécier les efforts obscurs de leurs camarades du [8] sol, à compter sur eux, sur leur labeur intelligent, à se sentir moralement épaulés par leur camaraderie confiante, par leur conscience qui tant de fois sur la ligne mérita le nom d'abnégation.

J'eus bientôt la preuve, en voyant se transformer ses mains il y avait peu de temps si soignées, que Saint-Exupéry s'était donné passionnément à la ligne. Et je me rendis compte que, quel que fût le désagrément ou la dureté des épreuves manuelles auxquelles je le soumettais, il répondrait par au moins une volonté que les difficultés ne risquaient pas d'émousser.

Le courrier Toulouse-Barcelone-Alicante lui fut alors confié après qu'il eut effectué, comme passager de Guillaumet, deux voyages de reconnaissance. Il nous fallait des pilotes au cœur trempé, il nous fallait aussi des hommes de tact, capables de discerner l'esprit, les sentiments, l'âme de ces peuplades divisées chez lesquelles en Afrique nous rêvions de faire poser régulièrement nos avions.

Saint-Exupéry me parut bientôt comme le plus naturel de nos ambassadeurs, comme l'homme qui, par ses qualités indiscutables, semblait capable de calmer les susceptibilités, d'apporter aux étrangers le prestige de notre aviation, et, je ne crains pas de le dire, le prestige de la France.

Nous avions éprouvé des difficultés extrêmes depuis l'ouverture de notre liaison Casablanca-Dakar : elles tenaient à la fois aux hommes, au matériel, aux faibles moyens dont la navigation aérienne disposait alors. Nous avions vécu des journées dramatiques, perdu l'un des meilleurs équipages alors que nous pensions avoir amélioré la sécurité en mettant un interprète, un Maure, à bord de chacun de nos avions. Mais l'existence même [9] de la ligne, la sécurité de nos courriers, de nos pilotes, de nos radios reposait sur l'escale de Juby. Notre situation y était extrêmement délicate, car l'utilisation de ce terrain d'atterrissage dépendait absolument des autorités espagnoles, et la vie de nos équipages était, à quelques mètres du fort lui-même, à la merci des Maures insoumis.

II fallait à ce poste délicat un véritable ambassadeur, un diplomate avisé, capable par son action personnelle de gagner la confiance des officiers de Juby, qui ne pouvaient croire à la possibilité de notre succès, et de faire accepter par nos hôtes espagnols notre présence sur leur territoire. Il devait aussi faire comprendre aux nomades du désert le véritable but que nous poursuivions : améliorer les relations entre les hommes pour les conduire tous vers un destin meilleur. Tâche bien difficile que celle de faire accepter le rayonnement de notre présence par ces irréductibles dissidents, qui n'admettaient l'autorité des Espagnols que dans l'enceinte du fort et se considéraient les maîtres absolus des sables qui l'entouraient, prélevant même une rançon sur tous ceux qui s'aventuraient dans leur domaine.

J'envoyai Saint-Exupéry à Cap-Juby comme chef de l'aéroplace. C'est là qu'il passe dix-huit mois, c'est là qu'il médite, c'est de là qu'est sorti Saint-Exupéry.

Cap-Juby est un endroit sauvage et désert où les Espagnols montent la garde, enfermés dans leur fort, aux portes mêmes du Sahara. [10]

Il y a là le fort, inexpugnable, occupé par eux : Saint-Exupéry, lui, loge, ou plutôt campe, dans une simple baraque Adrian que nous avions expédiée de Toulouse et montée du mieux possible. Cette baraque est ouverte directement sur le désert : comme verrou, Saint-Exupéry avait simplement fait brancher une magnéto à laquelle son mécanicien avait adapté une hélice, actionnée par les alizés. Quand il voulait la tranquillité, il branchait cette magnéto sur la poignée de la porte, et c'est toute la sécurité qu'il avait contre les Maures. D'un côté donc les Espagnols avec des soldats disciplinaires ; leurs officiers gardent cependant grande allure, mais restent jaloux de leurs prérogatives. De l'autre côté, les Maures insoumis, sournois, jaloux, eux, de leur liberté, prêts à tout moment à quelque coup de main, prêts à piller et à tuer.

Et puis, l'atmosphère du désert. Les sables, le soleil, le jour, et, la nuit, les étoiles...

Isolé pour ainsi dire du reste du monde, misérablement vêtu d'un vieux pyjama ou de quelque défroque avec pour meubles quelques caisses, sans aucun souci du confort qu'il a pourtant connu dans sa jeunesse, c'est là que va vivre pendant dix-huit mois, dans la solitude, Saint-Exupéry, Il va peu à peu s'élever de lui-même à la hauteur de ce rôle magnifique d'ambassadeur, faire briller autour de lui jusqu'aux confins du désert l'éclat du prestige de la France, faire rayonner la noblesse de nos sentiments, la vitalité généreuse de notre pays. Après quelques mois de sa présence, les autorités espagnoles faisaient hisser en hommage leurs couleurs nationales et les nôtres à chaque passage de nos avions : les chefs des tribus dissidentes accouraient pour visiter leur ami, le grand marabout blanc. [11]

Saint-Exupéry avait su par son action libérer les meilleurs sentiments des hommes, qui les faisaient, en dépit d'une opposition apparente d'idéal et d'intérêt, communier en pensée avec nous-mêmes. Il y a des solitudes voulues, il y a des solitudes acceptées et douloureuses, il y a des solitudes forcées et provisoires. La solitude de Saint-Exupéry à Cap-Juby est sans doute une solitude provisoire. C'est aussi une solitude acceptée, Elle n'est pourtant ni ennui ni désespoir. Bien au contraire, elle va lui permettre de chercher et de trouver. Un homme nouveau va se former dans ce splendide isolement, et, quand il viendra reprendre sa vie parmi les hommes ses frères, le grand Saint-Exupéry apparaîtra maître désormais de sa pensée.

Qu'a-t-il donc appris dans le désert ?

Il y a eu d'abord la séparation d'avec les êtres chers, l'éloignement de la petite et de la grande Patrie. L'exil fait mieux sentir les liens qui nous attachent à notre sol natal. Il y a eu ensuite le renoncement consenti à tout ce qui fait la vie douce ou charmante, le renoncement aux biens matériels qui sont pour beaucoup d'hommes l'essentiel de la vie. Il y a eu la rêverie solitaire, face au désert, et la contemplation des étoiles, la musique intérieure qui à certaines heures chante au plus profond de nous-mêmes et nous aide à nous oublier chez les chimères... Il y a eu surtout les camarades, les hommes, et les Maures.

Le métier qui vous prend, et, source de vie, le devoir total, l'abnégation absolue : le métier qui vous dicte souvent un devoir obscur, humblement accepté, mais un devoir tissu de grandeur, précisément parce qu'il ne prend pas naissance dans une excitation passagère ou factice. Et où donc le métier prend-il plus d'attraits [12] qu'au désert? Là où souvent on sait qu'on ne peut compter que sur soi : dans le désert où rôdent mille périls insoupçonnés, dans le désert où tout est à surveiller et à organiser. Les camarades, ce sont tous ceux à qui vous lie le métier : ce sont les compagnons de l'Aéropostale dont la vie ou la liberté sont sans cesse en danger ; ce sont ceux qui, victimes d'une panne, se sont posés en plein désert et qu'il faut secourir, ou qu'il faut arracher aux Maures ou à la soif paralysante. C'est la joie qui vous enivre quand sont sauvés ceux qui étaient eu péril. Alors on sent bien la grandeur du métier, on sent bien qu'il n'est pas de plaisir pour l'homme seul ; on aime ce que l'on fait, et le métier vous oblige à vous dominer pour vaincre les éléments hostiles.

Et, naturellement, la pensée se précise, le jugement s'affirme. Des camarades on passe à tous les hommes. Deux civilisations, deux mondes, s'étalent sous les yeux de Saint-Exupéry. Il a dû sentir alors profondément combien il importait de rapprocher les esprits et les cœurs. Il est en relation avec des chefs maures qu'il reçoit et qui le reçoivent. Ces chefs gardent une allure souvent fière, mais ils restent soupçonneux. Il faut les gagner à la cause de la civilisation, et, dans les longues visites à l'orientale, avec ce formulaire solennel où se drapent les Maures, Saint-Exupéry comprend le sens de la mission humaine, du miracle possible, qui est de rapprocher les hommes, de les faire se comprendre et s'aimer.

L'œuvre de l'homme ne sera donc jamais achevée, et toujours devra monter le cours des échanges et son accroissement.

Comment enfin, dans le désert et au milieu des [13] dangers de toutes sortes, Saint-Exupéry n'aurait-il pas médité sur la mort ? C'est alors à coup sûr qu'il a senti tout le cortège des réflexes, les sentiments qui l'accompagnent. Il a vécu dans son voisinage, il a compris ce que vaut une vie d'homme. Il a dû se demander ce qui la sauvait de l'abolition totale, et il a compris ce qui fait la valeur de la vie : ce ne sont pas les biens matériels et éphémères, c'est au contraire tout ce qui fait la gloire de l'homme et sa dignité, c'est-à-dire le dévouement et le sacrifice, le don de soi, l'échange, comme il le dit. Car la mort n'est pas où l'on croit. Ils sont morts ceux qui ne croient qu'aux biens acquis, à la vie opulente et facile. Les vivants sont ceux qui considèrent que l'œuvre n'est jamais achevée, que tout est sans cesse remis en jeu, que la dignité de l'homme n'admet pas le repos, que sans cesse l'effort doit être renouvelé pour le bien commun.

Vienne alors la mort ! Elle ne sera qu'un dernier échange, le dernier don de soi. Par-delà toutes les mesquines vanités des hommes. [14]


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