Icare 84
printemps 1978, p. 54
English translation

Saint Exupéry polyglotte

Ruth Belt

CE fut au cours du deuxième semestre de 1941, alors que les nouvelles d'Europe étaient de plus en plus mauvaises, que le docteur Jean-Louis Lapeyre nous fit rencontrer son ami Antoine de Saint-Exupéry à qui il avait recommandé mon mari comme médecin. Il y eut d'abord un grave problème entre médecin et patient : la barrière des langues. Une fois seuls, les deux hommes comprirent vite qu'ils ne pourraient aller bien loin dans la conversation. La connaissance du français que possédait mon mari était à peu près équivalente à la pratique de l'anglais qui caractérisait Saint-Exupéry. Quant à l'espagnol, chacun d'eux en possédait quelques bribes absolument insuffisantes pour mener à bien un entretien sur le plan médical.

Soudain, Saint-Ex bondit à travers le cabinet. du Dr Belt pour s'emparer du téléphone. Il composa rapidement un numéro de ses grandes mains expressives. Une minute d'attente et ce fut un torrent de langue française lancé dans le microphone. Saint-Ex s'arrêta tout d'un coup et tendit l'appareil à mon mari avec un large sourire. Une secrétaire, à l'autre bout du fil, traduisait ses questions. Le médecin y répondit en anglais puis repassa le téléphone à Saint-Exupéry. Et ainsi de suite plusieurs fois. Bien que le sujet de la conversation fut grave, les deux hommes ne purent s'empêcher de partir d'un bon rire.

Pendant son séjour à l'hôpital, Saint-Exupéry ne quittait pas des yeux la porte de sa chambre à l'heure des visites, et dès que le Dr Belt avait franchi le seuil il avait déjà décroché le téléphone sur sa table de chevet et composé le numéro voulu. Quand il avait été soulagé de ce qui l'avait tracassé pendant toute la nuit et qu'il avait connaissance de la réponse du médecin, il ne manquait pas de conclure brièvement, soit en français, soit en anglais, soit en espagnol.

Au cours de l'une de ses venues au cabinet médical, après qu'il eut quitté l'hôpital, il se trouva dans une salle de soins sans téléphone. Il n'arrivait pas à comprendre ce que voulait lui dire mon mari et paraissait bien ennuyé.

Tout à coup son visage s'éclaira: « Sprechen Sie Deutsch, Herr Doktor? » « Ya wohl! » fut la réponse, mais sur un ton hésitant car les six ans d'allemand du Dr Belt étaient assez loin et encore s'agissait-il plus d'explications de textes que de conversation pratique. Tout de même, le résultat était honorable, si bien qu'à la fin de la consultation Saint-Exupéry put déclarer: « Eh bien, nous pourrons toujours nous en sortir dans la langue de notre ennemi commun! »

En octobre 1941, nous avions invité le Dr Lapeyre et Saint-Exupéry à une soirée à la maison. Nous étions environ une douzaine à table, dont la moitié parlait français. Parmi ces derniers, il y avait Lee Shippey, chroniqueur au « Times » de Los Angeles qui, pendant la Première Guerre mondiale, avait épousé une adorable Française. Celle-ci, de même que le Dr Lapeyre et aussi le Dr Harold Crowe, chirurgien orthopédiste qui avait passé deux ans en Belgique, servaient de traducteurs.

Tous les Américains qui se trouvaient là étaient sincèrement émus par la situation de l'Europe occupée et comptaient parmi les partisans d'une intervention des États-Unis. L'un d'eux demanda à Saint-Exupéry quelle devrait être, à son avis, la conduite de l'Amérique.

Il expliqua: « C'est une question de production industrielle et de rendement. Actuellement votre pays consacre 90 % de son potentiel industriel à produire les biens de consommation que réclament les Américains, disons des voitures et du chewing-gum. Et 10 % seulement pour arrêter Hitler. C'est seulement quand ces chiffres auront été inversés — 10 % en voitures et en chewing-gum et 90 % pour arrêter Hitler — que l'on aura quelque espoir. »

Il faut avouer que l'anecdote du choix qu'il avait fait de ces deux articles, pour lesquels nos concitoyens avait un faible bien marqué, n'avait pas manqué de frapper sérieusement les convives.

A quelque temps de là, mon mari fut désigné pour participer à une grande conférence médicale internationale à New York. C'est au cours de ce voyage que nous eûmes le plaisir de rencontrer Saint-Exupéry qui avait pris le même train transcontinental que nous. Réunis au wagon-bar, nous nous demandions comment nous pourrions bien occuper les trois heures d'arrêt prévues à Chicago. Nous décidâmes d'aller rendre visite à un médecin français, spécialiste du cancer, dont j'ai oublié le nom et qui travaillait avec le Dr Max Cutler dans un institut de la ville. Saint-Ex fut enchanté par l'idée et ne regretta pas cette visite car il se lança, avec le médecin français, dans une discussion passionnée sur différents sujets. Mais quelque chose le tracassait.

En gare de Chicago, mon mari et moi avions laissé à la consigne nos nombreux bagages. Saint-Exupéry ne voulait absolument pas se séparer d'une énorme valise qui pesait son poids. Mon mari lui démontra que la consigne était un endroit absolument sûr et que la ville l'était bien moins. Saint-Ex ne voulait pas se laisser convaincre. D'autres arguments furent avancés : on pouvait oublier la valise dans un taxi, des passants mal intentionnés pouvaient s'en emparer de force. Et même, que pourraient penser les étudiants peu fortunés de l'institut où nous allions à la vue de ce bagage qu'ils pourraient imaginer rempli d'argent. Il n'était toujours pas d'accord. « Vous vous rendez compte, nous dit-il, il y a là-dedans des années de travail... Il y a des pages que j'ai écrites depuis des mois et des mois... c'est, pour ainsi dire, mon enfant! »

Il y avait là-dedans le manuscrit de « Flight to Arras » encore inédit. Tout de même, à force d'arguments, il se laissa fléchir, mit sa valise à la consigne et nous partîmes pour la ville.

Vers la fin de notre visite, alors qu'il y avait encore plus d'une heure avant le départ de son train pour New York, il n'arrêtait pas de regarder sa montre et nous quittâmes l'Institut alors qu'il nous restait plus du double du temps pour revenir à la gare. Arrivés à la consigne, il se mit à courir pour arriver le premier au guichet. Il était déjà en possession de la précieuse valise avant que nous ayons eu le temps de nous présenter au contrôle. Il le tenait, son trésor, le palpait, le caressait, le considérait avec émotion et bonheur... Il leva les yeux au ciel et s'exclama « Gracias a Dios ! Mi nino esta salvado ! » Son train devait partir un peu avant le nôtre et nous lui dîmes au revoir après un dernier verre. Il s'en alla, se retournant de temps en temps pour nous faire signe de la main, puis il disparut dans la foule des voyageurs.

Ruth BELT. (Extrait de
« L'humanisme de Saint-Exupéry »
par Élisabeth Crâne, ...)