Élie Berthet
La Nouvelle Revue XX, 26, 399-414
1 février 1883

UN RÊVE1

L'HOMME TERTIAIRE. — L'ANTHROPOPITHÈQUE

 

Après avoir passé de longues heures à méditer sur les origines de l'homme, je m'étais endormi, épuisé de fatigue et d'effort inutile.

Alors, j'eus un rêve.

Une femme grande et forte, belle de hardiesse et de fierté, drapée dans ses nobles vêtements comme une déesse de Phidias, se montra tout à coup devant moi, et me dit d'une voix grave :

— Je sais ce que tu cherches et je peux te satisfaire; veux-tu me suivre ?

— Qui êtes-vous ? Une fée, une voyante ?

— Je suis LA SCIENCE HUMAINE.

— Vous avez souvent trompé ceux qui mettaient leur confiance en vous !

— J'ai pu errer quelquefois; j'ai pu m'égarer dans les défilés et dans les jungles; mais j'ai toujours su retrouver le droit chemin, et maintenant mon pas devient, d'heure en heure, plus ferme et plus sûr.

— Je m'abandonne à vous; conduisez-moi. Où allons-nous ?

— Nous remonterons dans l'immense nuit des âges passés. Oublie la chronologie qu'on t'a enseignée pendant ton enfance; la pensée du temps que nous allons parcourir épouvantera ton imagination. Durant cette longue série de siècles, la terre s'est transformée plusieurs fois. Des créations complètes, mers et terrains, faunes et flores, ont succédé à des créations disparues. [400] Suivant une expression de la Bible elle-même : « La nature a changé ses vêtements, quand ils étaient vieillis2. » Et rien, dans ce monde d'autrefois, ne peut rappeler le monde présent.

— Combien, demandai-je, se sont écoulés de siècles entre l'époque où nous sommes et celle que vous allez me faire connaître ?.

Deux cent trente à deux cent quarante mille ans3.

Je tressaillis en entendant ce chiffre; mais je n'eus le temps ni d'exprimer. un doute, ni de faire une question; la SCIENCE posa sur moi sa main, dure et froide comme le marbre, et me dit : « Viens ! »

Je me sentis emporté, avec une rapidité vertigineuse, à travers d'incalculables espaces. Toutes sortes de formes terribles ou riantes, des paysages prestigieux, des colorations merveilleuses, se combinaient en tableaux grandioses, qui se succédaient sans fin sur mon passage. L'ère historique tout entière se déroula devant moi avec ses migrations colossales, ses guerres sanglantes, ses rares idylles, ses cataclysmes où s'engloutissaient des nations. Puis, je traversai les âges préhistoriques, je vis l'homme quaternaire avec ses traits farouches, avec ses vêtements de peau et ses haches de pierre, s'abritant sous des roches ou dans des cavernes. La nature me présentait des aspects majestueux, imprévus. Où l'on trouve aujourd'hui des cités populeuses et florissantes, s'étendait un océan sans bornes. Les montagnes s'élevaient en bondissant du fond des abîmes montes exultaverunt sicut arietes. Les volcans de l'Auvergne et du Velay lançaient des flammes et des laves, avec des fracas de fondre et d'horribles tremblements de terre, tandis que les glaciers de l'Époque Glaciaire portaient d'immenses blocs erratiques jusqu'à deux cent quatre-vingt kilomètres du point où ils les avaient arrachés.

A mesure que j'avançais, la lumière devenait moins vive; souvent même, il fallait traverser des espaces tout à fait ténébreux; [401] mais je ne cessais de marcher, sous la conduite de mon guide, et tout à coup, comme au sortir d'un nuage sombre, je sentis la main de marbre me retenir immobile.

— A présent, regarde ! me dit-on.

Je promenai les yeux autour de moi, et voici ce que je vis.

J'étais sur le bord d'un lac d'eau douce, dont les eaux azurées s'étendaient jusqu'aux dernières limites de l'horizon.. Ces eaux reflétaient paisiblement le ciel et étaient couvertes par places d'une magnifique espèce de nénuphar, dont les feuilles rondes et les larges roses parfumées se balançaient au moindre mouvement des flots. Près du rivage, il y avait un fouillis de plantes marécageuses où, parmi les massettes et les joncs qui appartiennent à notre flore, on remarquait les bambous et les papyrus de la flore tropicale.

De même, sur la rive, qui était basse et peu accidentée, je voyais bien des arbres communs sous nos climats, des chênes, des peupliers, des hêtres, des frênes, des érables; mais, chose étonnante, au milieu de ces végétaux de l'Europe tempérée, il y avait de hauts et superbes palmiers, qui étalaient leurs éventails de verdure sur le bleu du ciel; des fougères arborescentes comme celles de Madagascar; des myrtes, des lauriers et des séquoias toujours verts; des camphriers, dont la brise portait au loin les odeurs aromatiques; tout un monde d'arbres précieux, qui vivent ou prospèrent aujourd'hui en Asie ou en Afrique. L'atmosphère autour de moi était chaude, en même temps que pure et limpide, et le soleil avait des ardeurs qu'il n'a pas sous notre ciel.

Je contemplai avec autant de surprise que d'admiration cette splendide campagne, et je cherchai à découvrir quelques-uns de ses habitants. Ils étaient nombreux, et tous étaient nouveaux pour moi. Si la végétation, dans certaines espèces, semblait presque identique à la nôtre, les animaux qui parcouraient ces plaines herbeuses n'offraient que des types singuliers, dont il est impossible de trouver les analogues dans la période de la vie terrestre que nous traversons.

D'abord, de larges points noirs, qui se montraient à la surface [402] du lac et grossissaient rapidement, finirent par prendre les proportions d'énormes crocodiles. Plusieurs de ces redoutables sauriens se glissèrent à travers les roseaux, qu'ils faisaient onduler, et tentèrent de saisir quelque proie vivante sur le rivage. Sans doute, ils n'étaient pas de la même espèce que les crocodiles du Nil, que les caïmans de l'Amérique ou les gavials de Sumatra; ils n'en inspiraient pas moins de terreur aux oiseaux aquatiques, aux petits mammifères du marais, qui s'enfuyaient ou s'envolaient en poussant des cris inconnus.

Certains animaux terrestres me parurent fort remarquables encore. C'étaient des rhinocéros sans corne sur le nez4 ; plus grêles et plus allongés que nos rhinocéros africains, ils en avaient les instincts brutaux. Après s'être souillés dans le marécage, ils se' poursuivaient et, couverts de fange, se battaient à grand bruit. Je vis aussi sortir des fourrés un tapir, assez différent du nôtre, mais ayant cette demi-trompe qui caractérise le genre; puis une espèce de sanglier5, aux membres trapus, et dont les formes tenaient de celles de l'hippopotame. Ils donnaient la chasse à de petits porcs sauvages, qui se trouvaient par hasard sur leur chemin, et ils poussaient des grognements, qui troublaient le calme de ces pittoresques solitudes.

Çà et là paissaient dans la prairie toutes sortes d'êtres bizarres, qui ont également disparu de la surface du globe. D'abord, une espèce de cheval6, de haute taille, dont les membres lourds et ramassés ne rappelaient en rien les membres gracieux de nos chevaux de course. Des antilopes, de différente grandeur, mais pour la plupart dépourvues de cornes, traversaient parfois la plaine avec vélocité et, parmi elles, je distinguai une sorte de chevrotain7, dont les mouvements souples et aisés, les formes sveltes et bien prises, faisaient un des êtres les plus charmants de cette faune miocène. Tous, comme on le voit, étaient des herbivores; aucun des grands carnassiers qui, [403] plus tard, dans les périodes quaternaires, devaient ravager le monde animal, n'existait à cette époque.

J'observais avec stupéfaction ces détails merveilleux; et, sous ce brûlant soleil, en présence de ces palmiers, de ces camphriers, de ces fougères arborescentes, en suivant du regard les évolutions des crocodiles dans le lac, des rhinocéros à quatre doigts sur le rivage, je me dis tout haut :

— Je suis sans doute en Égypte, et ce lac est un de ceux que forme le Nil dans son cours de mille lieues. Peut-être aussi ai-je été transporté dans l'Inde, sur les bords du Gange...

— Tu es, dit une voix austère derrière moi, à l'endroit où s'élèvera, dans plusieurs milliers de siècles, le village de Thénay, département de Loir-et-Cher. Ce lac recouvre ce qui sera un jour les plaines de la Beauce, aux luxuriantes moissons. Je t'ai conduit sur l'emplacement d'une des plus anciennes stations de l'homme préhistorique.

— L'homme ! m'écriai-je ; l'homme, où est-il ? Je ne le vois pas.

— Cherche bien. Il te semblera sans doute fort différent de ce que tu imagines; mais souviens-toi que je t'ai introduit dans ce monde primordial d'où descendent, après des modifications successives, les espèces vivant actuellement sur la terre. Tous les animaux; qui sont devant toi, disparaîtront pour faire place à ceux dont ils sont les « précurseurs ». L'homme ne saurait être soustrait à cette loi fatale des êtres animés.

Je n'écoutais plus ; l'assurance que l'homme ou, comme disait la Science, son « précurseur » était près de là, m'absorbait uniquement. Je me mis de nouveau à regarder avec avidité.

Une circonstance, inaperçue jusqu'à ce moment, me frappa tout à coup. A quelques centaines de pas, derrière un massif de mimosas et de conifères, du pied d'une roche calcaire hérissée d'arbres épineux, un mince filet de fumée montait vers le ciel. On eût dit une de ces traînées bleuâtres qui s'échappent des toits de chaume aux approches du soir.

— Du feu ! m'écriai-je; la découverte du feu a dû être la première manifestation de l'intelligence humaine. L'homme seul est capable de faire usage du feu... L'homme est donc là. [404]

Et, poursuivi par le rire un peu moqueur de mon guide, je m'élançai vers l'endroit d'où partait la fumée.

J'atteignis la lisière d'une forêt, où les arbres de haute futaie alternaient avec quelques roches couvertes de fougères. Cette forêt semblait avoir une certaine étendue. D'épaisses broussailles formaient des sous-bois et, au milieu d'elles, serpentaient de légers sentiers, pareils à ceux que tracent, dans les contrées giboyeuses, les herbivores allant au pâturage. A mesure que j'approchais, j'entendais un bruit confus, et je finis par démêler des voix d'un caractère nouveau. Bientôt je fus en présence d'un grand nombre d'êtres énigmatiques, dont rien n'eût pu me donner idée.

Si ces êtres appartenaient vraiment à la race humaine, ils étaient d'une taille beaucoup plus petite que la nôtre ; les plus grands ne me semblaient guère avoir qu'un mètre de haut. Ils marchaient sur deux pieds, en appuyant la plante entière sur le sol; mais leur orteil était largement séparé des autres doigts et « opposable », c'est-à-dire mobile comme nos pouces, ce qui devait donner de la facilité pour grimper aux arbres, comme à certains nègres de nos jours. Aussi, la plupart se tenaient-ils sur des arbres, dont ils secouaient le feuillage et dont ils cassaient les branches dans leurs jeux ou dans leurs colères.

Quelques-uns passèrent auprès de moi. Ils marchaient un peu voûtés et, malgré leur vivacité apparente, plusieurs s'appuyaient sur de grossiers bâtons. Ils ne portaient aucune espèce de vêtements et étaient, de la tête aux pieds, couverts de poils, dont la nuance semblait plus ou moins foncée, suivant le sexe ou l'âge. Ils avaient de longs bras, des jambes brêles. Leur tête était de forme longue, la partie inférieure de leur face très proéminente, leur nez très court. Ils avaient les arcades sourcilières extrêmement saillantes, les oreilles très en arrière, le front très bas, en un mot tous les signes de l'animalité8. Cependant l'œil, comme il convient à un frugivore, ne manquait pas de douceur, et son expression paraissait plus sauvage que cruelle.

Je fus pris d'une sorte de colère, mêlée d'effroi. [405]

— Mais ce ne sont pas là des hommes, m'écriai-je; ce sont des singes !

— Aucune espèce de singe, dit la voix derrière moi, même parmi les primates, n'a jamais présenté les caractères anatomiques du « précurseur », et vainement on cherchera, chez les anthropomorphes présents ou disparus; le lien qui les rattachait à l'homme actuel... Regarde encore.

En de ces bimanes velus se détacha de la bande et marcha vers le lac; c'était une mère qui portait son petit sur la poitrine. Le petit se cramponnait à elle, ainsi que fait l'orang en bas âge, et elle avait à peine besoin de le soutenir avec une de ses mains, tandis que de l'autre elle s'appuyait sur un bâton. Le jeune geignait, sans que je pusse reconnaître s'il versait des larmes, suivant l'habitude des enfants souffrants ou irrités, et la mère lui répondait par des sons gutturaux, monotones, ayant selon toute apparence pour but de l'apaiser.

Une anse du lac semblait avoir été intentionnellement débarrassée de ses roseaux; le bord en était piétiné, comme si elle eût d'ordinaire servi d'abreuvoir. L'eau, à cette place, était limpide, transparente, et laissait voir le sable blanc qui en composait le fond.

Néanmoins, la mère ne s'en approcha qu'avec défiance et promena longuement les yeux sur cette onde perfide, dont la profondeur pouvait cacher un crocodile en embuscade. Pour plus de sûreté, elle la battit à grand bruit avec son bâton. Ces précautions prises, elle emplit d'eau le creux de sa main et la présenta au petit qui but avidement.

C'était là sans doute ce qu'il désirait, car, après avoir vidé plusieurs fois cette tasse naturelle, il cessa de gémir et témoigna quelque velléité de jouer. La mère n'en tint compte et, s'étant désaltérée à son tour par le même moyen, plongea son bébé dans l'eau pour le débarbouiller. Les gémissements recommencèrent. Elle poursuivait philosophiquement sa besogne, quand je la vis se redresser et s'enfuir avec précipitation. Certains remous dans les eaux, certains froissements dans les nymphéas trahissaient l'approche des crocodiles.

La, mère et l'enfant avaient regagné le couvert de la forêt. [406] La peuplade, établie autour du feu, se composait d'une centaine d'individus. Ils allaient et venaient sur les arbres ou marchaient à terre, sans que je pusse comprendre de quoi ils s'occupaient. Des mères, semblables à celle que j'avais vue, étaient assises sur le gazon, allaitant leurs enfants ou cherchant à les divertir. Grands et petits, du reste, manifestaient beaucoup de turbulence et une expansive gaieté ; toujours en mouvement, ils semblaient avoir de l'horreur pour l'inaction. Quoique la chaleur accablante imposât le repos, une bande d'étourdis couraient les uns après les autres, se poussaient, se culbutaient, se terrassaient avec une souplesse incroyable. Leurs ébats étaient accompagnés de clameurs assourdissantes, au milieu desquelles je ne distinguais rien qui ressemblât à un langage articulé. Ces clameurs avaient des intonations diverses et pouvaient exprimer la joie, la frayeur ou la colère, mais il était impossible d'y reconnaître des mots, et, si le langage existait chez cette race d'une antiquité prodigieuse, il devait se borner à un petit nombre de sons d'une extrême simplicité.

Je me demandais si les « anthropopithèques », puisqu'il faut les appeler de ce nom barbare, n'avaient pas d'autres habitations que les touffes de bambous ou de fougères, sous lesquelles certains individus, plus faibles ou plus âgés, étaient couchés en ce moment. Comme je levais les yeux vers les arbres de la forêt, chênes, érables, hêtres, je remarquai des espèces de grands nids, posés entre les branches, au plus épais du feuillage. Ils se composaient, comme les aires des aigles, de perches entrelacées, de manière à constituer des plates-formes, que recouvraient des mousses et des feuilles sèches. Plusieurs de ces « nids » ne semblaient pas travaillés avec le même soin que les autres; on s'était contenté de tresser les branches flexibles, selon l'habitude des gorilles et des orangs, et d'en faire une sorte d'abri grossier. Toujours est-il qu'à cette heure de la sieste, certains « nids » étaient occupés. La troupe turbulente des jeunes s'en étant approchée trop, des grognements d'impatience sortirent de l'un d'eux. Un vieux, dérangé dans sa méridienne, souleva la tête et étendit son poing vers les tapageurs, d'un air de menace. Aussitôt la bande se dispersa, courant, sautant, dégringolant le long des [407] troncs, comme pourraient faire de nos jours des espiègles dont un maître sévère menacerait de réprimer les incartades.

Mais ces épisodes quasi burlesques de la vie des bois ne m'intéressèrent pas longtemps, et mon attention revint à ce feu, allumé au pied de la roche. A quoi pouvait-il servir par cette chaleur tropicale ? Les anthropopithèques, étant frugivores, ne faisaient certainement pas cuire leurs aliments. Il brûlait à l'écart, sans qu'on semblât y prendre garde. Seulement, par intervalles, un passant y jetait avec distraction une branche sèche, dont on voyait un amas près de là, puis continuait ses jeux vagabonds.

Je remarquai alors que la roche, à laquelle s'adossait le foyer était profondément calcinée, comme si le feu existait depuis longtemps, depuis des années peut-être, à cette place. Comment et par qui avait-il été allumé ? Sans doute par ces êtres mystérieux, qui savaient l'entretenir, ce que ne savent pas les grands singes de l'Afrique et des îles de la Sonde, qui, trouvant dans leurs déserts un feu abandonné par les voyageurs, s'y chauffent volontiers, mais n'ont pas l'esprit d'y jeter du bois. Il devait brûler nuit et jour, et probablement on s'arrangeait pour qu'il ne s'éteignît pas pendant les heures consacrées au sommeil. Je pouvais supposer aussi que, quand cette race active et nomade changeait de campement, un des émigrants portait à la main un tison embrasé, pour allumer un nouveau feu à la halte suivante, selon l'habitude des noirs d'Australie en semblable circonstance.

Ces précautions donnaient à penser que les anthropopithèques, tout en possédant les moyens de faire du feu, n'en avaient que de lents, de précaires et d'une exécution difficile. Peut-être même ces procédés étaient-ils le secret de quelques sages de la tribu, auxquels le hasard ou la tradition les avait révélés. Dans tous les cas, le feu devait leur être nécessaire, bien que je ne visse pas nettement à quoi il leur servait.

Pendant que je me livrais à ces réflexions, des cris partirent du fond de la forêt, et une bande nouvelle, composée de douze ou quinze individus, s'avança vers la station. Les arrivants étaient de la plus haute taille, alertes et robustes. Ils devaient revenir d'une excursion ayant pour but de se procurer des vivres, car leurs mains, leurs bras et jusqu'à leurs pieds aux [408] pouces opposables, étaient chargés de racines comestibles, de fruits et de pignons de séquoias.

On se précipita au-devant d'eux. En première ligne accourait la marmaille querelleuse, qui prit comme d'assaut les survenants. Quelques effrontés s'emparèrent des provisions à leur convenance. D'autres, trop avides ou malavisés, ne remportèrent que des taloches, qui leur arrachèrent dés plaintes aiguës. Les vieux, qui faisaient la sieste dans leurs « nids » de branchages, éveillés par ce vacarme, se redressèrent et. voyant de quoi il s'agissait., se décidèrent à descendre pesamment de leur demeure aérienne. Les mères elles-mêmes, leurs petits serrés contre la poitrine, s'avancèrent pour avoir part à la fête.

La peuplade se trouva réunie sur la lisière du bois et on se mit en devoir de consommer les vivres frais. La distribution ne se fit pas d'une manière paisible. Il y eut encore des luttes, des poursuites, des coups échangés. Enfin, le calme se rétablit un peu. Les uns s'assirent sur les basses branches des arbres, les autres sur le gazon. Sauf quelques disputes éclatant par intervalles au sujet d'un morceau choisi que le plus fort voulait dérober au plus faible, on n'entendait que le bruit de vigoureuses mâchoires brisant des coques dures ou broyant des fruits ligneux, tandis que certains sournois grignotaient à l'écart ce qu'ils s'étaient approprié contre le droit et la justice.

Si robustes que fussent les mâchoires en question, il leur fallut pourtant se reconnaître impuissantes contre certains approvisionnements que l'on venait d'apporter. C'étaient d'abord les cônes ou pignons de séquoias (arbres de la nature du pin) qui recèlent des graines agréables au goût; mais la dureté et la contexture serrée des écailles font que souvent ces graines sont difficiles à extraire. Puis, des noix de palmier qui, comme nos noix de coco, renferment à l'état frais une sorte de lait délicieux. L'assistance s'était escrimée contre ces cônes de fer, contre ces noix indestructibles, sans pouvoir les entamer. On les avait donc rejetés avec irritation, et l'on semblait les avoir oubliés.

Un anthropopithèque, qui était de haute taille, bien que cette taille, comme nous l'avons dit, n'excédât guère trois pieds, et qui, par son âge et sa gravité, avait l'apparence du Nestor de [409] la tribu, se détacha du groupe principal, ramassa les cônes de séquoias et tenta de les ouvrir à son tour. Mais vainement ses petits doigts, aux ongles crochus, essayèrent-ils de désagréger les écailles. Jugeant ses efforts inutiles, il se tourna vers le feu et y lança les pignons.

Je crus qu'il avait cédé à un moment de dépit et que les fruits de l'arbre résineux allaient être anéantis par la flamme ; il n'en était rien. Le Nestor, après leur avoir laissé le temps de s'échauffer, les retira prestement au moyen de deux branches de bois vert qui lui servaient de pinces. La chaleur avait fait ouvrir les écailles si bien closes et les graines s'en détachaient toutes seules.

L'assistance, dès qu'elle s'en aperçut, se précipita sur les cônes encore brûlants et s'en disputa les semences savoureuses, qui furent croquées en un clin d'œil. L'anthropopithèque les laissa faire, soit qu'il n'aimât pas les graines de conifères, soit que l'honneur du succès lui suffît. Il examinait maintenant les noix de palmier et semblait chercher un moyen de s'emparer du lait appétissant qu'elles devaient contenir. Mais ses doigts et ses dents furent encore incapables de briser une coque aussi dure que du granit et, d'autre part, il ne fallait pas songer à employer le feu pour cette besogne.

Alors, je fus témoin de l'acte qui prouvait le mieux l'intelligence des hommes sylvestres.

A quelque distance était un amas de ces « rognons » de silex qu'on trouve dans la craie. Sans doute ils avaient été rassemblés là pour un usage déterminé, et notre Nestor alla en choisir plusieurs, qu'il apporta auprès du feu. Après les avoir retournés attentivement, il chargea de branches sèches le foyer et, quand la flamme fut très active, il jeta les silex au milieu des braises.

Au bout de quelques minutes, on entendit des crépitations. Les silex neufs, qui contenaient encore ce qu'on appelle leur « eau de carrière », se fendillaient par l'effet d'une brusque chaleur, se craquelaient à la surface. Plusieurs même firent explosion, comme des marrons dans le feu, et des éclats brûlants furent projetés au loin.

Ces diverses opérations excitaient l'intérêt des assistants. [410]

C'était décidément une race pleine de curiosité, dont tout fixait l'attention. Les uns avaient interrompu leur repas et, un gland ou un noyau à la main, regardaient du côté du feu. D'autres s'étaient approchés cauteleusement et, à chaque explosion, faisaient des grimaces de frayeur. Les espiègles, dont nous avons raconté les exploits, se pressaient toujours au premier rang; mais ils demeuraient silencieux, comme si l'acte auquel on procédait leur eût inspiré autant d'étonnement que de respect.

Le travailleur, tout entier à son ouvrage, ne paraissait pas s'inquiéter de ce qui se passait derrière lui. Il s'était penché vers les éclats de pierre et les étudiait avec un soin minutieux. Ne les trouvant pas tels qu'il le souhaitait, il se disposa à retirer, avec ses pinces de bois vert, les blocs siliceux restés dans le brasier, et fit un signe aux enfants en leur montrant le lac.

Les petits drôles avaient assisté déjà sans doute à des besognes de ce genre et savaient de quoi il s'agissait; aussi, partirent-ils à l'envi l'un de l'autre. Ils atteignirent le bord de l'eau; sans crainte des crocodiles, ils emplirent leurs mains jointes de sable et de gravier mouillés, et revinrent, toujours courant, vers le foyer.

Pendant leur absence, le maître de l'œuvre avait déposé sur le sol les silex rougis. A un nouveau signe, les enfants laissèrent tomber le sable humide sur les pierres brûlantes. Il s'en dégagea des bouffées de vapeur, on entendit un grésillement, puis des silex se brisèrent encore avec explosion, ce qui mit en fuite les jeunes apprentis.

Au bout d'un instant, le Nestor, toujours imperturbable, ramassa les nouveaux éclats, en examina les cassures. Plus satisfait, il mit à part les divers fragments qu'il venait d'obtenir.

Néanmoins, le résultat sans doute ne répondait pas encore complètement à son attente. Après avoir laissé aux pierres le temps de se refroidir, il en prit une de la main gauche. Puis, armant la droite d'un gros morceau de silex vierge, destiné à servir de « percuteur », il frappa l'éclat doucement et avec précaution, afin d'aiguiser le tranchant de la cassure.

Il exécuta le même travail sur les autres morceaux mis à part et fut en possession de trois ou quatre de ces cailloux coupants, [411] que plus tard on a appelés des « haches » de pierre. Ceux-ci, toutefois, ne pouvaient être emmanchés ; il fallait les tenir à la main quand on en voulait faire usage; aussi avaient-ils de petites dimensions, comme la main qui devait les tenir.

Fier de sa réussite, l'ouvrier poussa une exclamation de joie. Sans perdre de temps, il saisit un des outils récemment fabriqués et en frappa une des noix de palmier qui avaient résisté aux efforts communs.

Dès le second coup, une profonde entaille dans l'enveloppe fibreuse laissa jaillir une gouttelette de ce lait tant convoité. Il redoubla ses attaques, maniant le couteau de pierre avec dextérité, et la coque solide finit par se fendre dans sa longueur. La liqueur blanche et sucrée en découla de toutes parts. L'homme sylvestre s'empressa de porter la noix à sa bouche et but avec une satisfaction évidente. Ceux qui l'entouraient voulurent lui arracher cette coupe improvisée, encore à moitié pleine; mais il sut la mettre hors de leurs atteintes et alla l'offrir à une mère allaitant un enfant au pied d'un arbre voisin, sans doute sa femme et son petit.

Les autres s'étaient rués sur les noix qui restaient et, grâce aux outils de silex, n'avaient pas tardé à les ouvrir. Malheureusement, au milieu des querelles et des bousculades qu'occasionna le partage, la précieuse liqueur fut répandue sans profit pour personne.

Le Nestor des anthropopithèques ne s'inquiétait pas de ce pillage. Il ne parut même attacher aucune importance à la possession des outils qu'il venait de fabriquer, et peut-être le sentiment de la propriété individuelle n'existait-il pas chez cette race. Aussitôt que les silex travaillés ne lui avaient plus servi, il les avait abandonnés par terre et était allé rejoindre sa famille. Les enfants finirent par les ramasser pour les examiner à leur tour; mais, après s'en être amusés un moment et avoir fait quelques entailles aux branches environnantes, ils les délaissèrent comme des jouets démodés. Nul n'avait l'air de comprendre qu'il y aurait avantage à les conserver pour le cas prochain où ils deviendraient de nouveau nécessaires. La prévoyance manquait aux anthropopithèques, comme elle manque [412] encore de nos jours aux sauvages, qui gaspillent en quelques heures les produits de leurs chasses et de leurs cultures.

Sur ces entrefaites, le soleil se coucha dans des nuages embrasés à l'horizon. La. nuit ne pouvait tarder à tomber, et les habitants de la forêt prirent leurs dispositions pour se livrer au repos. Les uns allaient boire à l'anse du lac ; les autres achevaient leurs provisions; d'autres enfin regagnaient leurs « nids » dans les arbres et semblaient, ainsi que les orangs eu pareil cas, brasser les mousses et les feuilles sèches de leur couche, afin de la rendre plus moelleuse.

Une brise fraîche vint rider la surface du lac et pénétra dans le bois, dont elle secoua les branchages avec une certaine force. Cette brise du soir, en écartant les hautes herbes, me fit apercevoir à peu de distance, sous une touffe d'arbustes, un anthropopithèque couché et immobile. Je crus d'abord qu'il était seulement endormi; je ne tardai pas à acquérir la certitude qu'il était mort.

Les autres ne pouvaient ignorer que ce cadavre se trouvait près d'eux, et plusieurs devaient le voir en ce moment, du haut de leurs habitations verdoyantes; mais la plus complète indifférence accueillit la lugubre indiscrétion de la brise, et la présence de ce corps n'éveilla en eux ni le sentiment ni la mémoire. Peut-être, lorsque leur semblable venait d'expirer, des proches et des amis avaient-ils donné des signes de douleur; mais ils s'en étaient éloignés ensuite et n'y songeaient plus. Évidemment, ils n'avaient pas de respect pour la mort; ils ignoraient l'usage des sépultures, ce qui rend si difficile aujourd'hui de retrouver leurs ossements avec les restes de leur rudimentaire industrie ; et peut-être comptaient-ils sur les crocodiles, qui sortaient du lac la nuit, pour les débarrasser des cadavres.

Toutefois, les crocodiles ne semblaient pas être les seules bêtes redoutables de cette période. Comme le crépuscule commençait à s'assombrir, des rugissements lointains se firent entendre et se rapprochèrent rapidement. Sans doute, de grands animaux venaient, selon l'habitude, se désaltérer dans le lac à la chute du jour.

Il y eut une alerte parmi les anthropopithèques. Ceux qui [413] étaient sur les arbres s'agitèrent avec inquiétude; les autres, encore à terre, s'élancèrent agilement et se suspendirent par les mains aux basses branches. En une minute, tous furent en sûreté.

L'alarme continua pourtant le long du rivage. Des hardes de fauves, qui paissaient tranquillement, s'enfuirent de toute leur vitesse; tapirs et sangliers regagnèrent les fourrés. Des rhinocéros à quatre doigts, qui bondissaient dans le marécage, s'émurent eux-mêmes et, relevant leur tête farouche, à l'œil torve, se tournèrent vers l'endroit d'où partaient les rugissements.

Alors, à une centaine de pas plus loin, apparurent, dans les brumes crépusculaires, les terribles bêtes qui rugissaient ainsi. Elles tenaient à la fois du loup et l'ours, avec les instincts cruels de tous les deux. Elles avaient presque la grosseur de l'ours actuel et étaient couvertes de longs poils comme lui. En revanche, elles avaient les mouvements souples et nerveux, la forte dentition des carnassiers. C'étaient des amphycions, les ancêtres de plusieurs formidables espèces des temps quaternaires.

Quand les amphycions approchèrent du lac, on leur avait cédé la place et la rive était déserte. Après avoir bu, ils ne se livrèrent pas à de joyeux ébats, comme les herbivores qui les avaient précédés ; ils se dispersèrent çà et là dans l'ombre, cherchant une proie.

Déjà les anthropopithèques, avec leur légèreté ordinaire d'impressions, ne semblaient plus s'occuper d'eux. La nuit se faisait, et chacun s'arrangeait pour dormir. Un des féroces rôdeurs, guidé par son odorat, s'approcha pourtant du village sylvestre, et tout à coup il s'arrêta; en poussant un rugissement particulier. Il venait de rencontrer le corps mort, couché sur le gazon, à l'entrée du bois.

Les autres amphycions accoururent à cette espèce d'appel. Il y eut, dans l'obscurité, un bruit de combat, des grondements furieux. Puis, j'entendis des craquements d'os, des chocs de puissantes mâchoires. Je compris que les crocodiles n'étaient pas seuls chargés de faire disparaître les morts de la peuplade. [414]

Quant aux frères de celui qu'on déchirait en bas, ils s'endormaient insouciamment dans leurs habitations aériennes.

  .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
  .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
  .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .
  .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .

— N'ai-je pas tenu parole ? me demanda la voix grave de la Science; tu viens de voir l'homme tertiaire, l'anthropopithèque.

— J'ai vu, dans un milieu extraordinaire, un être sauvage, de nature incertaine.

— Il a été pourtant le « précurseur » des races humaines qui, à travers les transformations des temps quaternaires, sont devenues ce que nous les voyons... Et, si ce fait trouble tes idées sur la Genèse, tu es libre de réveiller les discussions de la théologie au sujet des  ?.

— En définitive, vous n'avez pas retrouvé les ossements de l'anthropopithèque, et il n'est jusqu'ici qu'un être de théorie. N'est-ce pas trop s'avancer que de conclure, d'après quelques silex éclatés, ou plutôt, comme vous dites, « étonnés » par le feu, silex déterrés dans un petit coin de la France, que l'homme existait à cette antiquité effrayante ?

— Des silex, non seulement éclatés mais encore travaillés, ont été découverts en Auvergne par M. Rames et en Portugal. par M. Ribeiro, outre ceux de Thénay, découverts par M. l'abbé Bourgeois. Ils proviennent, il est vrai, d'étages tertiaires supérieurs à celui de Thénay, mais ils appartiennent, sans aucun doute, à la même période géologique.

— Enfin, en vertu du principe quidquid vivum ex ovo, principe confirmé récemment par l'illustre M. Pasteur, que l'homme ait été créé tout d'une pièce ou qu'il ait eu un « précurseur », il faut admettre pour lui comme pour toute la création, une cause première, un créateur... et ce créateur est DIEU.

Je ne reçus pas de réponse... et je m'éveillai.

Élie BERTHET.  


1. Ce fragment, destiné à servir de prologue à une nouvelle édition du Mondes inconnus (romans préhistoriques), par Élie Berthet, ne peut être reproduit que par les journaux ayant un traité avec la Société des gens de lettres. — Traduction réservée.
2. Omnes ut vestimentum veleruscent ; velut amictum eos et mutabuntur.
3. Le Préhistorique, par Gabriel de MORTILLET. Ce livre, savant résumé des connaissances modernes sur les temps préhistoriques, est celui auquel nous avons fait les plus nombreux emprunts. — E.B
4. Acérotherium.
5. Anthrocothérium.
6. L'Anchiterium, qui est le précurseur de l'Hipparion, précurseur lui-même du cheval actuel.
7. Amphitragulus elegans.
8. Notre Ancêtre, par Abel HOVELACQUE.