J. Lemasson
La Pierre de feu
1943

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La grotte était située à flanc de colline. Au-dessus, c'était tout un enchevêtrement d'énormes blocs de rochers parmi lesquels l'entrée de la grotte passait inaperçue. Au-dessous, une pente douce menait à la steppe qui s'étendait loin vers le nord jusqu'aux immenses glaciers d'où venaient les torrents. Çà et là, la monotonie du paysage était coupée par des bois de chênes noueux qui abritaient toute une faune redoutable.

La tribu était installée dans la grotte depuis très longtemps. Elle n'avait aucun souvenir de scène familiale qui ait eu un décor autre que cette voûte de pierre enfumée. La caverne était très profonde et formait dans le fond trois salles indépendantes. Dans celle de gauche, les femmes rangeaient les quartiers de viande séchée et les peaux des plus belles bêtes tuées à la chasse. Dans la salle de droite, les femmes entassaient le bois. C'étaient là les réserves pour la mauvaise saison, lorsque la neige et la glace faisaient sortir en bande les grands carnassiers de la steppe qui venaient assiéger les hommes jusque dans leur refuge. Les femmes alors entretenaient un grand feu nuit et jour. C'était la seule barrière qui existait entre la tribu et les fauves aux dents plus coupantes que les silex. La nuit, les yeux des bêtes luisaient dans l'obscurité et ceux qui veillaient devant le feu se sentaient constamment épiées, ils se recroquevillaient et secouaient fébrilement les tisons ardents.

Dans la salle du milieu, était la Pierre sacrée de la tribu : c'était une pierre grisâtre entourée d'une enveloppe de plomb, qui possédait sous les doigts du sorcier des vertus miraculeuses. Lorsqu'un homme de la tribu était blessé ou malade, le sorcier adressait des incantations à la Pierre. Il se prosternait par trois fois devant elle et, tandis que les guerriers imploraient, par leurs danses, les puissances occultes, le sorcier se couvrait les mains de sacs faits dans la peau d'un auroch et prenait la Pierre avec d'infinies précautions. Il effleurait la blessure ou la partie malade. Et la guérison venait rapidement. Jamais on ne sortait la Pierre de son enveloppe, sous peine de grands désastres. Depuis que la Pierre était dans la tribu, toute entreprise réussissait. Les réserves de viande, de peaux et de bois étaient chaque année abondantes, et aucun hiver n'avait surpris la tribu par sa brusque arrivée. Aucun mal mystérieux ne l'avait décimée. Les guerriers étaient plus forte que jamais et Mahu, le chef, était craint et respecté des tribus voisines.

D'où venait cette Pierre, nul ne le savait. Même les vieux de la tribu, dont on écoutait le récits lorsque les rigueurs de l'hiver bloquaient tout le monde dans la caverne, même les vieillards ne savaient rien de sûr à son sujet. Ils racontaient bien des histoires qu'ils avaient apprises jadis de vieillards qui les tenaient eux-mêmes d'autres ancêtres. C'était disaient-ils, à une époque où la neige et la glace avaient tout recouvert.

Le soleil, alors, avait disparu sous de lourds nuages de neige et les hommes et les bêtes mouraient de froid. On retrouvait leurs corps aussi durs qu'un bloc de glace. La désolation régnait au sein de la tribu. Un jour, le chef avait réuni ses hommes et leur avait dit :

— Depuis que le soleil est parti, les hommes et les bêtes meurent, le froid est venu, nous ne pouvons pas aller à la chasse, car la glace est partout. Aussi, le soleil doit revenir. Je pars le chercher.

Et il était parti. Longtemps, la tribu avait attendu le retour du chef. Les jours passaient et toujours les hommes et les femmes étaient accroupis autour du feu. Puis, un soir, ils avaient vu venir à eux un homme qu'ils n'avaient d'abord pas reconnu. L'homme était à bout de forces, ses mains étaient noircies et il avait sur tout le corps des traces de brûlures. Avec de grandes difficultés, il leur avait dit :

— J'ai trouvé le soleil, il est éteint, mais il brûle. Il m'a brûlé et je vais partir pour le grand voyage. Vous devez faire attention, ne le touchez pas...

Et l'homme, en qui la tribu avait reconnu son chef, était mort. Son corps était devenu tout noir et, lorsque les hommes voulurent le prendre pour l'emmener dans la caverne des morts, le corps s'effondra comme un tas de cendres. La Pierre avait été enfermée alors dans une enveloppe de plomb.

*  *  *  *  *  *  *  *  *  *

Ce jour-là, Mahu et ses chasseurs avaient depuis l'aube parcouru la forêt en quête d'ours dont la fourrure était précieuse pendant l'hiver. Au retour, ils on trouvé à côté du foyer éteint les vestiges d'une lutte ardente : des vieillards gisaient le corps transpercé de flèches. Les quelques guerriers restés pour veiller sur le camp étaient couverts de blessures. Ils s'étaient défendus bravement jusqu'a la mort. Mahu s'approcha de l'un d'eux et le toucha, le corps était encore tiède.

— Où sont les femmes ? Et les enfants ?

Mahu, le chef, se tourna vers ses hommes. Mais il ne put supporter leurs regards. Il baissa la tête. Il pensa à sa femme et à son fils. Rien n'avait laissé prévoir le désastre. Les tribus voisines étaient amies, elles connaissaient le pouvoir que la Pierre donnait à Mahu et à ses guerriers, et elles n'auraient pas osé prendre leurs femmes et leurs enfants.

— Mahu, et la Pierre ? Et notre sorcier ?

Mahu alla dans le fond de la caverne. Il vit le sorcier étendu, la figure toute ensanglantée, le crâne défoncé. Il ne vit pas la Pierre.

— La Pierre n'est pas là.

Les hommes se mirent à trembler, la Pierre avait été dérobée. Qui les protégerait désormais des embûches de la forêt et de la steppe ? Qui guérirait leurs blessures et leurs maladies ?

Mais qui avait osé prendre la Pierre ? Les uns après les autres, ils s'assirent en laissant tomber leurs armes. Ils étaient anéantis. Leurs yeux sans expression fixaient la place de la Pierre. On n'entendrait aucun autre bruit que celui des rapaces picorant les quartiers d'ours. Aucun des hommes ne songeait à les chasser. Mahu, debout devant le feu éteint, regardait les cendres grises. Il se baissa vers elles, mais toute vie les avait abandonnées. Il se redressa et vit le soleil qui atteignait la ligne de la grande forêt. Il fallait agir avant la nuit. Il regarda les guerriers morts. Leurs nombreuses blessures prouvaient qu'ils s'étaient défendus avec acharnement. Ils avaient dû tuer des ennemis. Mahu s'en voyait aucun. Avec l'instinct du chasseur, il chercha des traces. Celles-ci avaient été brouillées volontairement. Il reconnut d'abord deux pistes destinées à les égarer. Il se dirigea alors sur le sommet de la colline. Mais les rochers ne gardaient aucune empreinte. Il ne vit rien. Le soleil s'était caché derrière l'horizon et Mahu désespérait de trouver. Déjà, il entendait le cri lugubre des hyènes qui, alléchées par l'odeur du sang, attendaient la nuit pour venir chercher les cadavres.

Mahu fébrilement reprit ses recherches. C'est alors que son instinct de chasseur infaillible le mit en éveil. Une odeur imperceptible lui frappe les narines. Il reconnaît l'odeur du sang. Il se pencha et vit, dissimulés sous les rocs, plusieurs cadavres.

— Ho ! Ho !

A l'appel du chef, les guerriers sont venus et ont regardé les corps de leurs ennemis tués dans la bataille.

— Des hommes-singes !

Ils regardent, frappés de stupeur, ces cadavres dont la peau est brune, dont la tête, les bras et les jambes sont couverts de poils crépus. Jamais ils n'avaient vu d'hommes-singes. Les vieux leur parlaient parfois de ces hommes féroces et sanguinaires qui chassaient les hommes blancs pour les manger. Mahu sent qu'une terreur superstitieuse envahit ses chasseurs. Il veut les reprendre. Toutes les forces de son être entrent en jeu. Il veut ôter du coeur de ses hommes la crainte qui les paralyse.

— Les nôtres les ont tués...

Une lueur d'admiration envers leurs compagnons passes dans les yeux de tous.

— ... Nous tuerons tous ceux qui restent. Nous reprendrons les femmes et les enfants et nous ramènerons la Pierre.

Et les hommes, matés par le regard de Mahu, répétèrent :

— Et nous ramènerons la Pierre.

*  *  *  *  *  *  *  *  *  *

Les hommes blancs, avec Mahu en tête, ont suivi à la lueur de la lune la piste des hommes-singes. Ils sont entrés dans la grande forêt du soleil levant, celle dans laquelle ils n'osaient jamais pénétrer tant ils redoutaient les licornes qui l'habitaient. Ils ont marché pendant de longues heures dans l'obscurité, guettant les bruits de la forêt et les craquements des feuilles sous les pattes des carnassiers en quête d'une proie facile.

Déjà la nuit s'estompe. Mahu suit toujours la piste. Brusquement il s'arrête au milieu d'une clairière, il s'agenouille et scrute attentivement le sol.

— Des licornes ! Les traces sont toutes fraîches.

Déjà, une sorte de hennissement rauque retentit.

— Elles nous on sentis, le vent va vers elles.

On entend un piétinement impatient et rageur. Les chasseurs connaissent bien cette bête redoutable, irascible, qui court aussi vite que le vent et transperce sa proie de son unique corne d'ivoire.

— Les voilà, grimper aux arbres, vite, les uns les autres. A peine le dernier a-t-il atteint la première branche que les licornes entourent les arbres où les chasseurs se sont réfugiés. On peut voir dans le petit jour une vingtaine de cornes droites dressées dans le ciel. Les bêtes guettent la moindre défaillance de leur proie. Elles assiègent les hommes. Mahu les voit avec terreur s'installer au pied des arbres. Il connaît la constance de ces bêtes. Il sait que lorsqu'elles auront faim elles s'attaqueront aux arbres et les déracineront, à moins que les hommes ne soient tombés avant. Mahu ne peut demeurer ainsi. Il songe à la Pierre sacrée qui a toujours préservé la tribu du mauvais sort :

— Ecoute, Mahu, ce bruit...

Oui, Mahu entend. C'est un bruit sourd, si imperceptible qu'il croît à un bourdonnement d'oreilles. Mais le bruit se fait de plus en plus net et il voit, en bas, les licornes s'agiter. Le bruit s'intensifie. Mahu reconnaît maintenant le martèlement régulier des colosses de la steppe.

— Les Mammouths !

Les licornes piétinent, inquiètes. Elles ne veulent pas abandonner les proies qu'elles tiennent presque. Mais elles redoutent ces adversaires d'une taille fabuleuse. Indécises, elles écoutent approcher ces géants. Les hommes, eux, tremblent d'effroi. Leur vie ne tient plus qu'à un fil. Le bruit devient de plus en plus assourdissant. Les arbres craquent. On entend le souffle puissant des animaux. Le plus grand et le plus vieux mammouth qui guide le troupeau, marchant toujours seul en tête, débouche dans la clairière. A la vue des licornes, il barrit de colère et se jette en avant, suivi d'une dizaine de mâles. Le grand mammouth a saisi de sa trompe une licorne au cou et l'a jetée à terre. Il la piétine avec rage. Un autre, attaquant un licorne de côté, l'a jetée en l'air, la recevant sur ses terribles défenses. Trois licornes se sont attaquées à un même mammouth et lui ont transpercé le ventre avec leurs cornes, mais la bête, atteinte mortellement, s'est laissée tomber avant que deux d'entre elles aient pu se dégager et les a écrasées de sa masse. Les hommes voient avec effroi les pachydermes se rapprocher peu a peu de leur refuge, et voilà que l'un d'eux, blessé, s'est adossé à l'arbre où est Mahu. Un autre arrache un arbre et le jette à la tête d'une licorne. Mahu, glacé d'effroi, a entendu deux hurlements humains.

*  *  *  *  *  *  *  *  *  *

Le forêt a retrouvé son calme habituel. Les grands pachydermes ont continué leur chemin, abandonnant un des leurs sur le champ de bataille. Les licornes gisent toutes piétinées par leurs adversaires. Les hommes ont vu le grand troupeau s'éloigner. Ils ont retrouvé peu à peu leur sang-froid et Mahu descend lentement de l'arbre sauveur. Il appelle ses guerriers, cinq manquent. Le chef en tête, ils reprennent la piste des hommes-singes. Ils marchent vites. L'inquiétude à nouveau habite leur coeur. La forêt s'éclaircit peu à peu. Mahu avance plus prudemment. Le vent lui apporte une odeur de fumée et des bruits de chants barbares. Les hommes approchent maintenant en rampant. Ils voient le camp des hommes-singes. Ceux-ci ont choisi pour domicile une grotte basse qui s'ouvre à ras de terre. Mahu peut distinguer dedans les prisonnières gardées par d'affreuses femmes velues. Les hommes-singes ont allumé un grand feu dehors. Ils dansent autour, agitant leurs mains griffues dans tous les sens. Leur chef se contorsionne devant un table faite d'un bloc de rocher.

— Là, sur le rocher, regardez, la Pierre !

Mahu murmure :

— Ils sont bien plus nombreux que nous, il faut attaquer tout de suite pendant qu'ils dansent.

La manoeuvre se fait sans bruit et l'attaque est brutale. Désorientés, les danseurs ne peuvent d'abord parer les coups. Mais ils se reprennent en voyant combien les attaquants son peu nombreux. Mahu avait bondi vers la Pierre. Mais le chef des hommes-singes l'avait déjà emporté dans la caverne et Mahu se trouva entouré d'ennemis. Courageusement, il se défendit jusqu'a ce qu'un coup sur le crâne lui eût fait perdre connaissance. Ses guerriers alors reculèrent sous le nombre et gagnèrent la forêt

— Tu t'es cru le plus fort, Mahu. Te voilà pris. Je vais t'offrir en sacrifice à la Pierre. Et nous te mangerons, Mahu. Puisse la chair nous profiter et nous engraisser.

Mahu restait impassible devant l'homme-singe.

— Regarde les guerriers, ils dansent avec joie, car il y aura festin aujourd'hui. Et regarde la Pierre, elle est à nous désormais.

— Je n'ai pas peur, homme-singe. Je connais la Pierre, elle me vengera.

L'homme-singe éclata de rire. Il s'adressa aux danseurs :

— A qui est la Pierre ?

— A nous.

— Qui la Pierre protégera-t-elle ?

— Nous.

— Qui la Pierre guérira-t-elle ?

— Nous.

— Qui mangera Mahu ?

— Nous.

Et la danse reprit, plus frénétique encore. L'homme-singe se tourna à nouveau vers Mahu.

— Tu vas mourir, Mahu, mais avant tu verras que la Pierre nous est propice. Tiens, regarde.

L'homme-singe prit la Pierre et l'ôta de son enveloppe de plomb. Les danseurs avaient cessé leurs contorsions. Mahu regardait, fasciné Son visage s'était couvert de sueur et des gouttes perlaient son front. Brusquement, l'homme-singe se mit à hurler. Il lacha la Pierre et Mahu vit que se mains étaient devenues toutes noires, tandis que son corps s'était recroquevillé et qu'une odeur de brûlé se répandait dans l'air. Puis l'homme-singe s'affaissa sur lui-même. Il était devenu entièrement noir. Un silence de mort s'était étendu sur tout le camp. Mahu, lentement, s'approcha de la Pierre. Il prit l'enveloppe de plomb et, sans toucher le bloc mystérieux, la fit pénétrer dans son enveloppe. Il s'approcha alors du corps noirci et, du bout du doigt, il le toucha. Le corps s'effondra et il ne resta plus qu'un petit tas de cendres. La panique alors s'empara des hommes-singes qui, en hurlant, se sauvèrent dans toutes les directions. Ils furent facilement abattus par les guerriers de Mahu qui guettaient le moment propice pour délivrer leur chef.

*  *  *  *  *  *  *  *  *  *

La tribu a regagné sa caverne. Avec plus de précaution que jamais, la Pierre a été ramenée et remise à sa place dans la salle du milieu, au fond de la grotte. Sur le chemin du retour, ils on pris les défenses du mammouth, richesse des plus estimées. Ils se sont aussi approvisionnés en viande. Maintenant l'hiver peut venir, il ne trouvera pas la tribu démunie. La foi en la Pierre est plus grande que jamais et Mahu, fièrement, guide sa tribu vers les destinées glorieuses de sa race.

J. Lemasson