Yves Dermèze
Le Maître des eaux
1943

...Dans la nuit tiède, fouettés par les branches traîtresses, éperdus, affolés, piétinant dans les marécages boueux, écartant de leur poitrines ensanglantes des roseaux et des joncs, les VARMS rodaient sur la rive du Lac noir...

Horde décimée par les THAGS, ennemi tutélaires, ils fuyaient dans l'ombre, sans but, livide, épouvantés.

 
L'âme de la tribu, le chef Ourmarh, avait péri dans la dernière bataille... Maintenant, les THAGS pourchassaient la horde en fuite. Groupés auprès du lac bruissant, les VARMS passifs baissaient la tête.

Onys, le premier des enfants par son agilité, s'adossa à un tronc rangé par la mousse, et croisa les bras, attentif. Où donc étaient-ils, les guerriers VARMS, indomptables dans les batailles, prudents et justes au Conseil de la tribu ? Vaincus par surprise, ils dormaient leur dernier sommeil sur la terre des ancêtres, vers les Roches maudits !

Seuls demeuraient les enfants, les femmes et dix guerriers, qui protégeaient la fuite. Les VARMS étaient une race morte ! Et le cœur d'Onys se serrait devant cette agonie lamentable.

Or, Lârh-des-Rochers leva soudain la main, et clama, dans le grand silence :

— Les VARMS ne peuvent errer plus longtemps sans un chef !

Et comme un écho dans les feuillages bruissants, les guerriers répétèrent, hochant la tête :

— Les VARMS ne peuvent errer plus longtemps sans chef !

Onys détestait Larh-des-Rochers, et son visage s'empourpra de colère. Larh, géant fauve venant du sud, s'était présenté au camp des VARMS, par une nuit chaude. La Loi commandait de chasser ce guerrier isolé, rejeté par les siens. Larh, l'Homme-fauve, avait tant supplié que le vieux chef Oumarh supporta sa présence. On le toléra pendant longtemps. Puis, sa brutalité, sa férocité, l'entourèrent d'une auréole de crainte.

Ourmarh, le vieux chef, ne craignait pas l'Homme-fauve. Mais il avait péri sous la hache des THAGS, avec ses plus vaillants guerriers. Maintenant, le nouveau venu dressait la tête et bravait la tribu !

— Ainsi, clama Larh-des-Rochers aux échos du lac endormi, ainsi les VARMS doivent choisir un chef. Le plus fort, le plus brave parmi les survivants. Larh a percé de sa sagaie huit THAGS des plus audacieux ; il a vaincu l'Ours des cavernes... Larh doit être le chef des VARMS !

 

LA REVOLTE D'ONYS

A ces paroles assurées, nul ne se soucia de répondre. Honteux de leur lâcheté, les guerriers épuisés baissèrent la tête.

Or, Onys s'approcha, transporté d'indignation :

— Larh n'est pas un VARM. La Loi est formelle. Il ne peut être le CHEF !...

Mais les guerriers secouèrent la tête. Ils craignaient la colère de l'Homme-fauve. Onys comprit qu'il fallait modifier la composition du conseil de la tribu, afin d'empêcher l'élection de Larh, brutal, féroce et méchant.

— Les enfants, pendant ces sombres journées de lutte, ont combattu comme des guerriers. Pourquoi ne parleraient-ils pas, pour élire le chef ?

— Les enfants ne sont pas admis au conseil ! riposta Larh-des-Rochers.

— Par leur attitude au combat, ils l'ont mérite !...

— Le Conseil en décidera !

...Or, le Conseil, craignant Larh, donna raison à l'Homme-fauve...

Alors, Onys se dressa dans la clairière, assura dans un ceinture de cuir sa hache de silex. Il soupira, songeant à tout ce qu'il quittait, à tous ces souvenirs dont son enfance était chargée.

— Onys ne peut se soumettre à l'Homme-fauve. Onys quitte les VARMS. Il combattra seul.

Dans les roseaux bruissants qui bordaient le Lac noir, il disparut, laissant derrière lui un mouvant sillage. Et de grosses larmes coulaient sur ses joues pâlies, à la pensée qu'il quittait à jamais cette tribu aimée !...

La rive du Lac noir, par un phénomène étrange, dominait la campagne de plus de cinq mètres. Sous l'alluvionnement incessant des eaux, une sort de talus s'était formé, qui avait retenu les eaux d'un ruisseau. Elles s'étaient accumulées dans un creux de la campagne, et avaient formé ce Lac noir, immense réservoir dont la surface dominait la forêt.

Par-dessus le talus, un mince ruisselet formait déversoir, et s'écoulait par une brèche découpée entre deux énormes rochers. Les souches, les herbes boueuses, les roseaux séchés, s'accumulait peu à peu, avaient obstrué les fissures, et exhaussé, lentement, sûrement, pendant des millénaires, le seuil de cette étroite brèche fâcheuse.

Immobile au bord du ruisseau, sur le talus où bruissaient les roseaux tremblants, Onys réfléchissait. Depuis trois journées, il vivait là, isolé, rongeant des racines.

Que faire ? Où aller ? Quitter le lac ? Fuir, seul, sans FEU ! Ce feu que les hommes ne savaient pas encore faire naître et qu'ils cueillaient seulement aux branches des arbres frappés par la foudre.

Le troisième jour touchait à sa fin. Déjà, le soleil croulait derrière la montagne rougeâtre. Onys, songea qu'il en serait ainsi des VARMS, dont l'agonie commençait sous la conduite de ce chef vaniteux, coléreux, autoritaire... La tribu somnolait sur la rive du Lac. Larh, pour fêter son élection, avait commandé de grandes réjouissances. Pendant ce temps, l'ennemi, les THAGS approchaient...

Les THAGS...

 

LE CAMP DE LA RIVIERE MORTE

Assis sur le haut talus, Onys regarda vers la forêt, qu'il dominait. Et voici que, tout près, une fumée bleuâtre monta dans les feuillages. Les THAGS. Si près !... Il rampa, dans les souches géants renversées, par le feu du ciel, il se glissa sur l'herbe grasse qui couvrait les rives marécageuses...

Et soudain, entre les troncs qu'éclairait la flamme dansante, il vit les THAGS. Las de la poursuite, ils avaient abattu les fougères, au bord du ruisseau dont la chanson perçait leurs rêves de gloire. A droite, à gauche, un pente rude montait vers la forêt. Autrefois, dans les temps lointains, coulait ici une puissante rivière, au lit creusé profondément. Le talus du Lac noir, retenant les eaux, ne laissait plus passage qu'au maigre ruisselet.

Mais les THAGS campaient au fond du lit de l'ancienne rivière !... Tout en revenant vers le Lac noir, Onys se répétait comme une musique délicieuse :

— Les THAGS campent au fond du lit de la rivière !..

Car ils songeait, fou d'espoir, aux deux rochers qui, sur le talus boueux, contenaient les eaux du Lac noir...

Il parvint enfin aux roseaux bruissants. Il s'approcha de la cascade minuscule. Il sonda le sol, du pied. Et sa joie éclaira son regard ! Les deux rochers appuyés l'un sur l'autre, formaient un V de pierre par lequel s'écoulait le ruisselet. Or, tout autour, le sol était boueux, marécageux, sans consistance !

Que l'un des rocs bascule, et, seconde par seconde, la brèche s'élargirait! Le terrain détrempé serait emporté par le courant. La rivière renaissant, envahirait à nouveau son ancien lit. Et les THAGS, surpris par l'avalanche liquide, emportés dans les tourbillons, périraient jusqu'au dernier !

Il suffisait, pour cela, que l'un des rochers bascule...

 
La nuit, absolue. Dans la clairière, le camp des VARMS. Les sentinelles, lassés des fêtes, somnolent. Le feu est près de éteindre ... Un léger frôlement dans les roseaux... Une ombre qui rampe examine les dormeurs s'approche de l'un d'eux, le secoue, applique la main sur la bouche pour retenir la cri d'alarme, glisse quelques mots à l'oreille.

Arynie, la compagne préférée d'Onys, a compris, aussitôt. Elle se lève, sans bruit. Tandis qu'il éveille ses plus fidèles compagnons, elle secoue doucement ses amies dévouées... Et, sous la conduite d'Onys, tous les jeunes de la tribu disparaissent dans les roseaux bruissants.

Ils sont maintenant sur le talus du Lac noir, près de la brèche rocheuse. La lune complice se cache derrière un nuage noir. Aucun murmure ne vient du camp des THAGS assoupis dans un sommeil confiant. Onys, debout, appuyé au rocher allié, explique à voix sourde :

— L'ennemi fait halte auprès du ruisselet ! Deux hauts talus bordent le campement. Les THAGS sont perdus !...

Arynie s'étonne. Toujours, dans les combats, elle a suivi Onys. Mais, cette fois, la partie lui semble trop dangereuse !

— Onys ne sait-il pas que les THAGS veillent, mieux que les VARMS ?... Leur tribu compte plus de guerriers que les VARMS n'en possédaient, à l'époque heureuse. Que peuvent des enfants contre tant de combattants ?...

Mais Onys s'exalte,

— Ces enfants peuvent tout ! Les THAGS ne verront pas approcher le péril qui s'abattra sur eux. Ils seront emportés dans la tourmente comme des fétus de paille inconscients !

— Onys commande-t-il donc aux puissances de la forêt ?

— Onys commande aux eaux de Lac noir ! Ce sont elles oui, sur son ordre, iront balayer le camp des THAGS abhorrés ! Que les enfants imitent Onys !...

 

LE JEUNE CHEF

...Ils n'hésitent pas. Ils ont confiance en Onys. Ils le suivent pas à pas, vers la forêt toute proche où il choisit une énorme branche bien droite, et, par petits gestes silencieux, l'entaille à l'aide de son coutelas. Sans comprendre, Arynie et ses compagnes imitent les garçons.

— Que veut donc faire Onys de ces épieux pointus ? Ets-ce pour attaquer les THAGS ?...

Mais le jeune VARM secoue la tête. Il inspecte ses compagnons. Chacun d'eux est armé d'un épieu solide.

— Vers le Lac noir !... Vers la cascade !... et sans bruit !

— Onys veut-il luter avec la cascade ?

Le garçon ne répond pas, mais Arynie, étouffant un léger cri, a deviné son plan de bataille. Elle admire son camarade si simple et si grand.

— Onys vaincra les THAGS ! murmure-t-elle, convaincue.

...Voici qu'il dispose ses combattants. Cinq sur le talus, glissant des épieux engagés sous le roc. Cinq autres (les garçons) dans l'eau du Lac, immergés jusqu'aux épaules, attaquant la pierre colossale à l'endroit même où elle repose.

— Creusez dans la boue, préparez la besogne !...

A son bref commandement, ils s'apprêtent. Il s'agit de soulever la masse rocheuse, de la décoller du sol mouvant, de la précipiter sur la pente rapide, livrant un passage aux eaux tourbillonnantes !

— Attention : Tous ensemble... Hooo.... ho !

Onys dirige dans un murmure. Les épieux plient entre les main crispées. Mais Onys a choisi le bois qui ne rompt pas. Encore une tentative :

— Hooo... ho !...

Le rocher a frémi. La masse énorme a vibré jusqu'a sa base ! Déjà, des filets d'eau suintent au-dessous du roc décollé de sa couche de gangue !

— Hooo !... ho !...

Ils appuient, de toutes leurs forces conjuguées, sur leurs leviers improvisés. Et voici que le rocher glisse, imperceptiblement, d'abord, puis plus vite, sur la boue qui le maintient encore ! Il parvient à l'extrême limite du talus... Il est en équilibre instable...

Puis, brusquement, il s'écroule, et roule au bas du talus boueux...

Déjà, l'eau jaunâtre agrandit la brèche, s'écoule à torrents. En un instant, un masse de terre s'effrite, disparaît dans les remous. Et la brèche, à vue d'œil, s'élargit, et l'eau bouillonnante, mugit dans son lit reconquis !

Ce n'est plus un ruisselet, c'est un torrent impétueux, c'est le Lac noir tout entier qui se vide.

Là-bas les veilleurs THAGS, surpris par l'avalanche liquide, n'eut pu donner l'alarme. Le torrent emporte tout : corps pris en plein sommeil, armes, provisions, hommes, femmes, enfants...

Ils coulent, dans les tourbillons jaunâtres, emportés par la violence du courant. Ils roulent vers les marais lointains, ou se perdront les eaux libérées du Lac noir que se vide, dans ces marais où la vie est impossible, et d'où l'homme ne revient jamais...

 
Alors, les jeunes VARMS regardèrent Onys comme on regarde les puissants sorciers, et Arynie, levant les bras vers le ciel noir, s'écria avec admiration :

— Onys a vaincu les THAGS ! Onys sera le chef !

Et Onys comprit qu'il en serait ainsi et il en ressentit une grande joie.

Yves DERMEZE