André Noël
Dag et Naïa
1944

Dag avançait, plus silencieux que le chat sauvage... Comme tous les AIMOUS, il avait les sens aussi fins que les bêtes de la Grande Forêt, et il sentait venir vers lui, l'enveloppant de toutes parts, un danger plus redoutable que la charge de l'éléphant blessé, un danger partout présent comme la nuit, invisible comme elle et lourd d'une menace inconnue. Il avançait quand même, parce que le Chef lui avait dit d'aller, parce que demain peut-être les Aïmous seraient tous massacrés et que seul lui, Dag, le petit chasseur, pouvait encore les sauver...

*

A l'heure où l'on allumait les feus dans la caverne, RAIMAH, le Chef de la tribu, avait fait appeler Dag. Il se présenta, droit et nu, sauf une courte fourrure serrée autour de sa taille. Il avait de longues cuisses minces, des épaules larges comme un guerrier, des muscles allongés et durs qui roulaient sous sa peau claire. Ses cheveux blonds étaient rejetés en arrière et il regardait le Chef dans les yeux.

— Les années de Dag se comptent sur les doigts des deux mains et d'une autre, — dit le guerrier au poil roux, — mais Dag court aussi vite que le cerf poursuivi par le lion des rochers et il sait voir les choses. Dag ira dans la Grande Forêt. Il cherchera qui a tué les trois chasseurs de la tribu. Il nous dira quels hommes ennemis sont en marche pour attaquer les Aïmous.

Le jeune garçon avait levé le menton avec un sourire d'orgueil.

— Dag ira.

La nuit devait être en son milieu quand le garçon s'arrêta d'une tension soudaine de tous ses muscles, comme le cerf qui voit de loin, sous la lune, un grand félin lapant l'eau dans la mare où il va boire. Un son inconnu venait jusqu'a lui, sourd et puissant, semblable au bruit du vent dans les arbres, avec des montés brutales qui prenaient Dag au creux du ventre.

*

Il avança avec plus de précautions encore. A chaque pas, la Forêt lui paraissait s'éclairer. Bientôt, il aperçut un grande lueur rouge entre les arbres. Alors, Il se mit a ramper.

Deux feux brûlaient devant lui, à un jet de pierre l'un de l'autre, au milieu d'une grande clairière, où des hommes étaient assis. Ils étaient petits, avec un poil sombre comme les sangliers. Ils ouvraient leurs grandes bouches rouges et c'étaient eux qui faisaient ce bruit rythme et fort, cette mélopée aux accents tantôt traînants, tantôt sauvages qui affolait Dag.

Dag soudain, frissonna encore plus !...

Juste au milieu de la clairière, un guerrier blond était étendu sur une grande pierre plate, ses bras et ses jambes attachés par des lianes à quatre piquets fichés dans le sol. Un captif sans doute, ou un esclave, pensa Dag. Près de lui un vieil homme au poil gris jetait la tête en arrière et levait les deux bras vers le ciel en modulant une suite de sous étranges.

Dag regarda la main droite de vieillard. Elle tenait un lame courbe qui brillait à la lumière du feu, de la même couleur que le soleil quand il se lève entre les longs nuages noirs par un matin. Immobile et sans rosée.

Entre les cimes balançants des sapins, la lune parut tout d'un coup, pleinement ronde, laiteuse et brillante.

Alors, en poussant un cri, le vieillard abattit sa serpe sur la poitrine du guerrier blond, et du sang se mit à couler.

Et Dag ferma les yeux. Il lui semblait que le rocher couvert de mousse où il était grimpé s'effondrait sous lui.

LA PIERRE AUX SACRIFICES

Le sort avait poussé Dag seul de sa race, au point de rencontre entre deux âges, entre deux civilisations...

Les Aïmous ne pratiquaient pas les sacrifices humains, Les Hommes Bruns eux viennent du Sud. Ils savent forger les armes de métal, les armes de cuivre, qui chaque fois leur donnent la victoire sur les géants blonds moins nombreux, armés seulement de pierres polies.

Mais, sous leurs crânes larges ont pris naissance des idées étranges et sanglantes. La lune est pour eux une divinité. Ils l'appellent Puissance de la Nuit ; et chaque fois qu'elle brille, pleine dans le ciel comme un disque de neige, ils immolent des victimes humaines pour se la rendre propice.

On vont-ils les prendre ? Les Aïmous seront-ils demain attaqués, traînés ... cette dalle où déjà un homme blond vient d'êtres mis à mort ?

Dag ferma les paupières et revit Maha, la femme aux longs cheveux blonds dont l'image était la première dans ses souvenirs, celle qui le portait quand il n'était pas assez fort pour marcher. Son sang battit plus vite au poignet. Il se sentit les membres plus légers et une chaleur lui courut à fleur de peau.

Dag empêchera les Hommes Bruns d'attaquer les Aïmous. Dag a jusqu'au matin.

Et il eut confiance.

Le vent du Fleuve s'était remis à souffler en ouragan et de grandes flammèches volaient dans les arbres.

Les guerriers bruns amenaient, cette fois, cinq... — Dag faillit crier — cinq jeunes garçons au centre du cercle. Ils allongèrent le premier sur la pierre. Une brassée de bols fit flamber plus haut l'un des feux. Les yeux de Dag chavirèrent : le dernier a droite n'était pas un garçon, mais un fille, une fille presque do son age avec de longs cheveux pâles.

Alors le cœur de Dag sauta dans sa poitrine. Une force lui vint, et il revit, plus nette, l'image qui s'était formée en lui quand il avait pensé a Maha sa mère.

...Pêle-mêle, les chasseurs des cerfs, des tigres, des loups, des éléphants gigantesques et rides... Tous fuient c'est il y a bien longtemps de cela : et derrière eux la Forêt s'allume, les chênes brûlent d'une seule flambée comme des torches pleines de résine, les flammes courent en ruisseaux sinueux, plus rapides que les hommes. Et lui, Dag se sauve parce que Maha l'a jeté encore tout menu, en travers sur ses épaules et qu'elle franchit le Fleuve à la nage...

Les muscles de son front gonflés au dessus de se sourcils, le garçon caché dans le lianes pensa que, s'il avait une torche, il reviendrait un peu en arrière, allumant sur son passage les arbres desséchés et les broussailles mortes. Alors...

Alors, avec ce vent, la Forêt serait en feu autour des Hommes Bruns avant qu'ils n'aient eu le temps de s'en apercevoir.

Mais la fille aux cheveux blonds...

Il secoua la tête : IL FALLAIT sauver la tribu. Et cependant, en regardant la petite fille qui attendait, immobile, crispée, quelque chose d'affreux se tordait en lui, au creux de sa poitrine.

Vers la pierre, les guerriers saisissaient à la nuque un autre garçon. Il n'en restait plus que deux avant...

Dag serra les poings... et, brusquement, il dut retenir en cri de triomphe dans sa poitrine soulevée. Il pensait à une rivière dans la Forêt, un rivière pas très loin, là-bas, sur sa gauche, et qui allait se jeter dans le Fleuve. Atteindre cette rivière en fuyant très vite devant le feu... Mais auparavant il se serait glissé vers la fille aux cheveux blonds et l'entraînerait avec lui.

Seulement où prendre le feu qui devrait brûler la Forêt ?

Le garçon tressaillit ; au-dessus de lui grésillaient des feuilles vertes. Une saute de vent avait fait voler des flammèches jusqu'a la grosse branche d'en hêtre qui pendait au-dessus d'en des feux.

Dag se glissa vers l'arbre, embrassa le tronc. Ensuite il se lança dans le vide, agrippa une branche plus haute, puis une autre et une autre encore. Il tâtonnait. Quand il sentit sous ses doigts un rameau de bois mort il le tira à lui d'un coup sec, et rit silencieusement comme s'il avait trouvé une arme.

D'une traction de poignet il se hissa sur la branche, glisse comme un tronc de sapin, qui s'avançait au-dessus de la clairière. Il s'allongea sur elle et se mit à ramper. Il regarda en bas. Le troisième garçon avait disparu. Il n'y en restait plus qu'un seul à faire mourir...

Celui-là se débattait. Ses hurlements rauques tournaient dans la clairière comme une danse de fou. A son tour, Dag devina qu la petite fille jusque là si calme était mordue par la même peur. Ses épaules se soulevaient plus vite et son visage se tordait et grimaçait.

Traînant toujours son bois mort, il continuait d'avancer sur la branche. Cependant, trois guerriers bruns avaient maté les coulissants du dernier des garçons, et le courbaient sur la pierre. Le Vieillard poussa un cri strident et abattit sa lame. Dag eut une nausée... L'extrémité de la branche pliait eu craquant sous son poids. Mais le brasier, là en-dessous était encore trop loin pour ce qu'il voulait faire.

C'est alors qu'il entendit le prêtre de la Lune qui appelait :

— « NAIA !... »

La petite fille bondit très haut sur place comme si le cri l'avait frappée au jarret à la manière d'une branche dure. Le Vieillard tournait vers elle ses mains et son visage rouges, semblable à un ours qui vient de dévorer un chevreuil. Elle eut un sursaut d'horrible dégoût. Elle pivota sur ses talons nus, et avant même que son cri automatique de terreur n'ait vrillé la nuit, elle partait en flèche vers les fourrés.

Un feulement assourdi ronfla dans la gorge de Dag. Plusieurs guerriers bruns s'étaient élancés vers la fugitive, mais, lui, il savait qu'ils ne la rattraperaient point. Il le servait bien ! Il en était sûr !

Lorsque les hommes reparurent, presque aussitôt, la tenant à plein poing, un coup d'air glacé suffoqua Dag et ses mâchoires s'ouvrirent jusqu'a ses oreilles avec un besoin extraordinaire de mordre et de déchiqueter...

Le garçon vit les guerriers qui étendaient Naïa sur la pierre et l'attachaient par les chevilles et les poignets. Elle était devenue entièrement blanche, comme glacée — une statue de glace longue et mince, coupée en deux par la tache rouge de la fourrure qui lui ceignait le torse et s'effilochait sur le haut des jambes. Ses petits pieds nus, serrés l'un contre l'autre par de grosses lianes vertes, et si pâles qu'ils semblaient transparents, firent songer Dag à deux fleurs fraîches...

Le garçon n'osa pas remonter jusqu'au visage, jusqu'aux cheveux. Le cœur lui battait à grands coups entre les côtes. Il ferma les yeux avec la sensation de mourir lui-même...

Et faillit tomber :

Une vague de vent arrivait en tempête, ployant les cimes des arbres et balançant la branche où il était accroché. Des flammèches s'envolèrent du brasier le plus proche. Un nuage couvrait la Lune. Le Vieillard était debout auprès de Naïa, qu'il n'avait pas encore frappée, et les autres attendaient aussi.

Un peu de chaleur revint au visage de Dag. Il avait comprit : le Vieillard tuait seulement lorsque la lune se montrait éclatante au milieu de ciel. Tant que ce nuage la voilerait...

Il sentit grésiller ses cheveux et les poils de sa fourrure, et les feuillages parmi lesquels il se cachait. La flamme du brasier fouettée par le vent montait vers lui !

Il tendit son rameau mort et l'enflamma.

Puis, leste comme un lynx, il bondit jusqu'au pied de l'arbre et se mit à courir. Des brindilles craquèrent contre sa jambe ; il plongeait dans un fourré desséché.

Alors il abaissa sa torche...

*

La lune enfui était sortie des nuages.

Le prêtre leva le bras et Naïa comprit qu'elle allait mourir. De la nuque aux talons elle se raidit, en une révolte si brusque que son crâne buta avec un choc sonore entre la pierre. Ses yeux s'étaient fermés. Mais un tumulte extraordinaire les lui fit rouvrir, et elle vit ceux du Vieillard au-dessus d'elle qui s'agrandissaient et viraient vers un des bords de la clairière.

Un ronflement immense emplissait la Forêt. Poussée par le vent, une seule flamme, grande comme une montagne, avançait vers les Hommes Bruns, abattant les arbres dans des torrents d'étincelles. Les guerriers fuyaient. Le prêtre de la Lune lâcha sa serpe de cuivre et voulut courir lui aussi...

Alors, bondissant hors du feu, un garçon blond fit tournoyer sa hache de silex !... Le Vieillard s'écroula comme une fourrure qu'on jette. Dag ramassa l'arme en forme de croissant, et sautant sur la dalle, il coupa, sans la blesser, les lianes qui attachaient Naïa à la pierre.

Puis il lui prit la main et ils s'enfuirent tous deux vers la Rivière.

Les enfants firent leur trou dans l'eau avec un gémissement de délivrance, si vite qu'ils eussent couru, ils émergeaient pour finir de taillis en flammes. La Bête Rouge avait en maint endroit mordu leur chair — Dag, surtout, qui, trayant la voie à Naïa, avait du parfois crever, à plein poitrail, des réseaux de branchages brûlants. Pour Naïa, ses cheveux de fée était intacts, car elle les avaient enroulés autour d'un de ses bras, celui justement par lequel l'entraînait Dag, et ç'avait été le mieux protége, à l'abri de leurs deux corps.

Ainsi le garçon, dont la glace fluide de l'eau avivait les brûlures, se sentit-il tout de même comme une ronde de joie sous le front à voir la chevelure de Naïa se répandre à nouveau, sur ses épaules, toute flexible et pure comme une brassée d'herbes scintillantes.

— Dag est heureux d'avoir arraché Naïa à la pierre des sacrifices ; fit-il fièrement en reprenant la main de la petite fille.

Ils avaient tous deux de l'eau jusqu'a la taille étant restés près de la rive, sur un haut-fond de sable. Naïa ne parut pas comprendre ce qu'avait dit le garçon en sa langue étrangère. Mais elle serra ses doigts minces sur ceux ce Dag, encore et encore plus fort, et finit par éclater de rire, un rire humide et léger, tout en cascades chantantes, un rire de bonheur.

Dag la regardait, les oreilles un peu rouges. Il eut aimé rire avec elle, si une sorte de lourdeur n'avait à cet instant commencé de pénétrer en lui. C'était semblable à la montée invisible de l'orage dans le ciel chauffé à blanc de la Saison-du-Soleil. Soudain ses sens se hérissèrent d'un seul coup, ses yeux firent un détour rapide vers l'autant, et au lieu de se pencher seul vers la surface de la Rivière. Il s'y effondra tout entier, en entraînant Naï profondément jusque sous l'eau.

A la même seconde l'air sifflait au passage d'un énorme caillou rond, qui pulvérisa l'espace à l'endroit même nu, juste avant. Dag dressait la tête...

Chez les Aïmous, qui vivaient au bord du Fleuve, les enfants, à peine titubant sur leurs jambes, apprenaient les gestes pour avancer par les chemins liquides. Dag prit fuite éperdument entre deux eaux, tirant après lui d'un bras impitoyable Naïa qui suffoquait et se débattait. Sans doute, pensa Dag, la fille venue d'ailleurs ne connaissait-elle point le secret de ménager l'air dans ses poumons.

Ils restèrent longtemps sous l'eau, presque deux minutes peut-être. Quand ils firent surface, Dag, d'instinct s'était rapproché d'une des berges où la Rivière s'arrondissait en un coude immense. Ainsi l'ennemi inconnu qui avait visé Dag ne put-il les voir émerger. Mais Dag, par delà la courbure de la rive, perçut son pateaugis maladroit. En un réflexe de bête poursuivie, il pensa que c'était d'un des guerriers Bruns, et qu'on voulait le tuer en châtiment d'avoir ravi Naïa, ou le faire captif et l'obliger à révéler le chemin de sa tribu.

Or, n'avait-il pas été envoyé dans la Forêt par Raïmah le Chef pour écarter des Blonds une menace de cette sorte ?...

Il regarda Naïa avec rancune. Seul, il eut repris sa fuite sous l'eau, et poussé si loin et si vite que les yeux de l'Homme Brun n'eussent pas été assez perçants pour retrouver ensuite dans les ténèbres...

Mais avec Naïa !...

Il l'avait soulevée jusqu'a la berge, et elle gisait là, sur un carré de mousse noircie par le feu, flasque, misérablement haletante, comme un oiseau familier dont on aurait par mégarde serré trop fort le cou.

Ne devrait-il pas l'abandonner !...

Pour la seconde fuis de cette nuit l'image de Maha sa mère le sauvant sur ses épaules revint lui chauffer la poitrine. Il n'en gardait pas une vision plus claire. Mais peut-être tandis qu'elle fuyait sous les arbres rouges de la Forêt, tandis qu'elle traversait à la force de ses bras et de ses jambes le Fleuve immense, peut-être avait-il pesé lourd sur la nuque de Maha ? Et peut-être suffoquait-il se débattait-il stupidement, comme, tout à l'heure...

Et pourtant elle ne l'avait point abandonné !

Il se pencha sur Naïa avec un sentiment tout nouveau de sollicitude et lui tourna la tête pour qu'elle dégorge le liquide qu'elle avait bu. Puis il la fit glisser à l'eau, calmant sa frayeur instinctive en lui montrant à rester immobile, allongée, flottante comme un tronc d'arbre.

En amont, le clapotis du guerrier Brun s'était tu. Dag se reprit à nager, traînant Naïa de la main gauche... Il n'avait pas fait dix brasses qu'en chuintement siffla près de lui et sur l'un des genoux de la petite fille la peau creva au choc d'une pierre coupante. Dag brama de fureur en retournant la tête. Le guerrier Brun, descendu en aval de plusieurs dizaines de pas, les avait guettés, et maintenant ses cailloux fonçaient vers eux à travers la nuit comme une ruée de météores.

Dag regarda avec intensité les deux rives. Le feu qu'il avait allumé dévorait jusqu'aux joncs desséchés sur la pente de la berge. Ne restait que la Rivière où l'air... Le garçon se glissa vivement derrière le corps flottant de Naïa, mettant à l'abri de ses propres épaules ce qui lui paraissait le plus précieux chez elle : ses cheveux et son visage. Puis il donna de nouveau à ses jambes le rythme de la nage, ses bras allongés des deux côtés de la petite fille la poussant devant lui vers le bas de la Rivière. La pierraille pouvait bien grêler sur sa nuque ! Il sentait, avec l'éloignement, les chocs s'amollir. Quelques galet ronds frappèrent encore à bout de course. Et ce fut au tour de l'eau derrière eux de subir l'averse...

Comme Dag se retournait, il aperçut de loin le guerrier Brun, noyé jusqu'aux épaules, et qui tachait d'avancer plus vite dans le courant. Le haut-fond, tout au bord de la berge, devait finir par là... L'homme s'engloutit soudain, en levant deux bras qui crevèrent la surface, le temps d'un cri que l'eau étouffa...

Alors Dag se détendit jusqu'aux orteils, sa nage hâtive s'apaisa, ses yeux se fermèrent de lassitude heureuse... Et Naïa aussi se prit a gémir de douceur, tente baignée par ce clame qui après la colère, l'épouvante, la bataille et la fuite, les envahissait l'un et l'autre. Elle plia ses bras en arrière et saisit Dag aux épaules, rassurée de sentir cette puissance qui la soutenait sur l'immense nappe d'eau.

Et Dag le devina. Sa voix en réponse chanta, un peu étouffée par les cheveux flottants de Naïa dont il avait le cou entouré comme de lianes d'or.

— Dag mènera Naïa jusqu'a la berge du fleuve où vit sa tribu. Toujours Dag protégera Naïa !...

Ainsi, en ces temps sauvages où la bestialité de l'homme écrasait la femme et piétinait toute faiblesse, Dag fut peut-être le premier garçon de sa race qui se soit soucié de sauver une petite fille.

André NOEL