CHAPITRE IV

ÉVASION AU DELA DE LA PRÉHISTOIRE

Or donc, dans un précédent ouvrage, j'ai assez longuement étudié, en m'appuyant sur les travaux de sociologues et d'ethnologistes célèbres les causes et les conséquences de la jalousie masculine. (voir : « L'Amour et L'Adultère »1.

Dans les principales, parmi les premières on s'accorde à placer le désir quasi inné de la possession exclusive de la femme par l'homme, s'expliquant d'abord par l'âpre sentiment de la propriété individuelle qui paraît vieux comme le monde et aussi cet autre désir paraissant presque aussi inné de l'être humain, en proie à la Libido, de se répandre à travers l'espace et de se prolonger dans le temps par une descendance directe lui procurant l'illusion de l'immortalité2.

Mensonge démoniaque à la source du péché originel, mensonge qui conserve, à travers les siècles, toute sa force vis-à-vis de l'esprit humain, mensonge qui entraînera peut-être3 la destruc-tion de l'humanité, car la Libido a pour corollaire la nécessité de la mort violente et qu'à la pullulation sans cesse accrue de la race d'Adam ou plutôt de Caïn, doit répondre le massacre par masses si l'homme ne veut pas mourir de faim sur une planète dont les ressources alimentaires seront bientôt insuffisantes pour lui.

Mais revenons à la jalousie dont nous sommes partis.

Après avoir jeté un coup d'oeil sur ses causes, voyons ses conséquences ; elles sont toujours les mêmes à peu de chose près : le meurtre ou tout au moins le désir du meurtre.

Il n'est pas exagéré d'écrire que depuis que l'homme existe et sous quelque latitude ou longitude qu'on l'étu-die, on peut retrouver le goût du sang et le crime en puissance dans toutes ses amours charnelles et que ce n'est que par la spiritualité,. apanage de quelques-uns, qu'il s'arrache à son impulsion maudite.

La civilisation couvre nos instincts d'une couche plus ou moins épaisse de son vernis, vernis qui, bien vite éclate au feu de la passion.

La lutte est la loi primordiale du mâle.

Elle a été jadis l'unique loi sexuelle. Nous pouvons nous en rendre compte en réfléchissant d'abord, eu nous introspectant ensuite.

Partageant en cela l'opinion de Westermarck, je ne pense pas que la promiscuité des sexes, toutes les femelles à tous les mâles, ait formé la règle des sociétés primitives.

Dès l'apparition de l'humanité sur le globe, il est probable que le couple s'est formé.

Mais ce ne fut évidemment pas sans des batailles acharnées et sanglantes.

Il semble que la Nature ait accumulé devant le mâle humain tous les obstacles pour retarder la possession de la femelle humaine, la rendre plus ardue, plus difficultueuse. Ceci peut-être afin d'imposer à la race qui, moins armée physiquement que beaucoup d'autres, allait devenir cependant la maîtresse du globe, la nécessité d'une dure sélection.

Il apparaît certain que, tout de suite, de multiples tabous ont compliqué les lardes naturels d'unions en les contrariant, en les entravant : Tabous par exemple de l'exogamie et de l'endogamie dont je vous ai entretenus dans « L'Amour Défendu »4

Le plus longtemps possible les mâles adultes, dans la plénitude de leur force interdisent aux jeunes que déjà la Libido tourmente, l'accouplement avec les femelles qu'ils entendent se réserver toutes à leur usage personnel. D'où la nécessité du rapt, accompli avec violence, s'est imposée aux adolescents dès qu'ils ont senti qu'en eux la vigueur musculaire appuyait l'appétit sexuel.

Dans ces questions, tout en utilisant autant que c'est possible les données scientifiques, on ne dépasse guère le domaine de l'hypothèse.

Pour le terrain que nous prospectons aujourd'hui, le crime dans la sexualité, crime signifiant ici simplement meurtre, mort infligée volontairement de l'homme à l'homme, nous n'entendons pas nous affranchir délibérément de la tradition biblique, malgré les protestations indignées et que je crois entendre d'ici, de mon excellent confrère Jules Regnault, et nous admettrons, à tout le moins partiellement, le mythe adamique.

Je spécifie que, dans ma pensée, mythe perd son sens étymologique de mensonge, mais signifie simplement tradition improuvée.

Je dis partiellement, car je me rends bien compte de toutes les objections scientifiques, en apparence écrasantes que la Genèse soulève. Aucune n'est d'ailleurs absolument irréfutable. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire le beau livre si documenté à la fois et si profond de M- Daniel Rops, « L'Histoire sainte ».

Dans un livre fort intéressant de mon éminent confrère, le Docteur Paul Voivenel, de Toulouse, psychologue subtil et fort averti en sexologie, je relève deux phrases lourdes de sens :

L'acte d'amour, dans la série animale, est souvent un acte de mort... Comme le dit le dictionnaire de médecine de Nysten, dans une définition de l'amour qui enchante Alexandre Dumas et Paul Bourget : « chez la plupart des mammifères et même quelquefois chez l'homme, (instinct de destruction entre en jeu en même temps que l'instinct sexuel. »...

Ce qui frappe le plus dans l'étude biologique de l'amour à travers les espèces, et j'y reviens, c'est l'union intime de l'amour et de la mort. Le philosophe y réfléchit longuement. La mort n'est pas une fin. C'est un motif de vie. Pour créer, il faut détruire.

Voilà un thème sur lequel je reviens dans presque toutes ces études et qui forme le sujet de mon essai de poème en prose : « Genèse » sur le premier amour humain. Mais si l'on s'en réfère à' la Genèse, la faute de l'homme a précédé la nécessité inéluctable de la mort, corollaire de la Libido démoniaque qui règne sur le monde depuis le péché originel et s'appuie sur une autre loi, aussi inéluctable, la loi du plus fort qui est aussi bien la loi de toutes nos sociétés modernes que la loi de la jungle.

Je reprocherai simplement au Docteur Voivenel sa classification un peu arbitraire et beaucoup trop tranchée entre les diverses formes de l'amour : Amour platonique ou cérébral, amour conjugal, amour physique... En réalité, l'amour m'apparaît beaucoup plus complexe dans ses formes et celles-ci s'interpénètrent les unes avec les autres au point de parfois se mélanger si intimement que leur dissociation, pour l'analyse, apparaît presque impossible.

Dans l'amour humain, je l'ai répété dans toutes ces études, le physique, le psychique, l'intellectuel et le spirituel coexistent et ce sont souvent leur différence de dosage en lui qui rendent cet amour si divers. C'est également de l'harmonie de ces dosages, de leur équilibre si vous préférez que dépend la santé physique et morale de l'individu ainsi que le bonheur du couple.

Il est évident que les conditions de la vie influent sur les diverses composantes précitées de l'amour. L'époque, l'ambiance les modifient profondément.

Lorsque dans l'étude d'une question sexuelle quelconque, vous vous trouvez en présence d'une difficulté, reprenez le concept de la Libido. Il vous servira de fil d'Ariane pour vous reconnaître au milieu de son dédale.

Dans le sujet qui nous occupe aujourd'hui nous recourrons à ce procédé.

Pour peu qu'on les recherche en lui, on trouvera, chez le mâle humain du xxe siècle beaucoup des réactions psycho-sexuelles de Daâh, son ancêtre, l'homme de Néanderthal et de Spy.

Je vous ai déjà parlé du roman d'Edmond Haraucourt. Nous allons, cette fois, y revenir car je veux en extraire quelques passages qui illustreront admirablement notre étude actuelle.

Nous sommes à l'époque tertiaire. Une jeune femme rôde seule dans une portion de ce vaste univers où Paris s'élèvera plus tard et où la Seine, large de quatre lieues et jaune entre des forêts vertes, roulait sous un ciel orageux.

Elle marche toujours aux aguets, sans cesse méfiante de quelque danger. Oh ce n'est pas une beauté, cette fille encore vierge parce que, dans son errance inquiète, quoique nubile, elle n'a encore rencontré aucun mâle. Jugez-en un peu :

Trapue, petite, aux membres durs, tout en elle était large et court, excepté le bassin. Une hauteur d'adolescente et une ampleur de portefaix, des jambes brèves; des genoux bas, des pieds aplatis, des mains épaisses et des doigts en spatule. Ses muscles noueux comme le chêne s'accrochaient d une ossature de roc et son ventre proéminait. Une crinière de poils rudes, qui garnissait le crâne de poils et de mèches, encadrait le visage dune auréole sombre à cheveux roux dont les dernières flammes atteignaient la naissance des épaules. Dans cette broussaille, le cou se faisait encore plus massif sous un maxillaire solide. La bouche vaste, aux lèvres char-nues, projetait en avant sa dentition redoutable et tout le visage était comme écrasé sous la dalle d'un front fuyant. Le nez court et large se redressait à la hauteur des pommettes et tendait le double cornet des narines mobiles pour aspirer les révélations du vent ; à l'abri du front bas que mangeait la chevelure, les arcades sourcilières, violemment accentuées, retombaient pour former deux grottes au fond desquelles les yeux s'agitaient, comme deux bêtes inquiètes ; ces yeux étaient bruns et menus entre les paupières bridées qui ne laissaient apercevoir qu'un mince filet de cornée ; par habitude de veiller au péril multiple et incessant, ils exprimaient l'anxiété et ils remuaient sans repos.

Pas belle la Parisienne d'alors... Telle quelle cependant, elle apparaît fort désirable à Daâh malgré son ventre lourd d'aliments indigestes et ses mamelles qui, bien qu'elle n'avait jamais enfanté et qu'elle soit vierge, commencent à pendre.

Evidemment, il y a loin de cette description réaliste à l'image stylisée que nous nous faisons d'Eve, la mère idéalement belle du genre humain. Daâh, l'Adam d'Edmond Haraucourt, est encore plus laid :

Plus velu qu'elle et plus trapu encore, il était comme elle de très petite taille, mois d'aspect redoutable... C'était, en vérité, une sorte de monstre... Il portait la disgrâce des êtres en état de transformation... Il avait l'apparence de ce qu'il fut en réalité, un foetus colossal... l'enfant né avant terme qui prendrait une musculature d'Hercule. Comme chez le nouveau-né, deux organes proéminaient chez lai, le ventre et la tête, siège des deux fonctions qui doivent prévaloir, l'une aujourd'hui, l'autre demain. Pour le présent, un abdomen car il s'agit de manger. Pour le futur, un encéphale puisqu'il s'agira de penser. Mais cette monstruosité acquise, le cerveau ne sert encore de rien... Le buste de ce bipède, grossièrement charpenté, était capable de porter de lourdes charges... la faible courbure des côtes lui faisait une poitrine large et plate... bassin étroit, plus allongé que le nôtre, où s'implantent deux cuisses puissantes terminées par d'énormes rotules de gorille et continuées par des tibias qui semblaient tronqués, Les jambes déjà si courtes et massives aggravaient leur inélégance par l'habituelle flexion du jarret... elles s'incurvaient en parenthèses et l'homme ainsi ramassé sur elle, réduisait encore la faible hauteur de sa taille.

Ce n'était donc pas un Adonis, celui qui, tapi dans une broussaille, attrape ce jour-là la pucelle errante par un pied.

Et voici l'idylle silencieuse et brutale qui va se dérouler à l'emplacement futur de cette ville où, après des millénaires, d'autres idylles se déroulent journellement qui ne cèdent en rien à celle-ci pour la fureur et la bestialité : Autour de sa cheville, l'étreinte se resserrait et la tirait en bas. En se penchant, elle vit au-dessous d'elle une face aux yeux brillants. Plus aplatie et moins poilue que celle des autres bêtes, celle gueule serait les dents au lieu de bayer vers sa proie. Et grimaçait avec rage.

Bien que n'ayant jamais vu un mâle de sa race, la jeune femelle devine que le danger est moindre. Elle ne doute pas cependant, car elle sait que tout est ennemi dans la grande nature, qu'il s'agisse là d'un ennemi... et elle se débat en hurlant et en essayant de broyer à coups de talon le mufle qui se tendait vers elle.

Mais l'odeur puissante de sa féminité nubile décuple les forces de Daâh qui, malgré les coups de griffes, de genoux, de dents, la culbute dans l'herbe et s'abat sur elle, étourdie par un coup de poing.

Une fois encore elle trouve la force de se dégager :

Dans l'épaule du mâle qui l'avait prise à bras-le-corps, elle enfonça ses crocs. Il hurla à son tour. Ramassant un caillou, il lui en asséna un coup sur le sommet du crâne si rudement qu'elle s'écroula ; des cercles de lumière tournoyaient devant elle et confusément elle crut sentir s'abattre sur son dos le poids d'une masse violente.

Notez que ce coït que l'auteur suppose un des premiers de l'humanité va s'accomplir dans le mode a tergo. De même dans « Genèse », j'ai supposé qu'Adam, lorsqu'il prend Eve après le péché dans la première flambée de Libido, l'accoupla ainsi par derrière. Mode d'union brutale, dont la bestialité provoque chez certains hommes et certaines femmes, souvent des plus cérébralisés et des plus raffinés, une jouissance inouïe, par réveil certain de lointains souvenirs ancestraux.

Quand la fille primitive revient à elle, le vainqueur la couvre encore, mais l'étreinte est finie. Il la laisse se redresser et lui faire face.

Une étrange douleur la brûlait et une langueur aussi la retenait là sans que l'idée lui vint de recommencer à se défendre. Elle ne s'étonnait même pas de retrouver l'ennemi si proche et de ne plus éprouver en face de lui ni épouvante, ni haine.

Elle sent confusément qu'elle est femme, sa femme.

Peu à peu, son ventre, naturellement gros, va devenir énorme sous l'oeil étonné et vaguement orgueilleux du mâle qui, par intuition, devine peut-être qu'il est à l'origine de cette difformité, symbole de possession et d'occupation. Elle mettra bas son premier né, connaîtra la souffrance de la gésine, la joie de se sentir mère et la douleur atroce de la mort de son enfant, enlevé par un oiseau de proie. Bien vite, elle en portera un autre dans ses flancs, puis dans ses bras et la chaîne des générations commence. Pour la jeune femme, Daâh suffit à son bonheur placide. I1 satisfait son complexe de viduité en remplissant son vagin aux époques rutales et son ventre avide de nouvelles maternités5.

Mais elle ne suffit pas à Daâh, dont les besoins sexuels deviennent plus impérieux du fait du voisinage constant de sa femelle.

Souvent, lorsqu'il la désire, elle le repousse parce que grosse ou allaitant, elle veut se conserver toute à son rejeton aux dépens de son mâle. Et, dans ces périodes, sa force de répulsion à elle dépasse sa force de préhension à lui.

Bien que vivant en couple, il redevient excité, irritable, enragé par le désir reproducteur comme au temps où il errait, solitaire, cherchant cette femelle qu'il a réussi à prendre un soir, dans des noces de bataille.

Et voilà qu'un jour le hasard les met en présence d'un autre couple humain, un homme et une femme en train de dévorer un bouquetin.

Instantanément ils furent debout et le mâle fit trois pas en avant. Son front plus haut, sa face moins écrasée et son corps moins massif indiquaient une autre race à la fois plus frêle et plus fine. Il se tenait plus droit. Tout de suite il fut odieux à Daâh par sa forme et son port, par son geste d'audace et par cette prétention de se montrer AUX FEMMES dans une attitude provocante.

Daâh se rue sur lui et le combat commence. Jamais notre héros n'a combattu devant des femmes. Son appétit de gloire en fut décuplé :

Les deux spectatrices, à l'orée du bois, brâmaient comme des biches en appelant leurs hommes. Mais ceux-ci n'entendaient plus : un dernier bond les avait mis face à face et leurs massues s'entrechoquaient, Haah... Han... Le duel fut court. Un crâne défoncé. Un double rugissement de douleur, de triomphe et un seul cri aigu, voix d'épouvante féminine au loin. Daâh, dressé sur sa victime, achevait de lui écraser la face à coups de talon. Ensuite, il se baissa. Il plongea sa main dans la bouillie de sang et de cervelle ; il s'en barbouilla la poitrine et, dans la pourpre de la victoire, il dansa autour du corps en faisant tournoyer sur lui les cercles de sa massue. Enfin, il appliqua un pied sur le torse du vaincu et, TOURNÉ VERS LA VEUVE, il hurla longuement.

Ce qui incita la veuve, qui s'attendait à subir le même sort que son époux, à s'enfuir éperdument à travers les halliers. Daâh la poursuit.

la tête basse, elle cherchait une issue pour s'enfoncer sons la futaie ; toujours repoussée par l'enchevêtrement des broussailles, elle courait de ci de là, bête aux abois, Il put l'attraper. Elle geignait d'un ton plaintif. Il l'empoigna par les cheveux, la fit rouler à terre et, sur place, il la prit afin d'attester sa victoire.

Il la ramène ensuite vers la première femme, la poitrine barbouillée du sang qu'y avait imprimé le contact du vainqueur, ce qui semble indiquer qu'avec celle-ci, plus savoureuse d'aspect, Daâh a pratiqué le coït plus civilisé, face contre face. Les deux épouses du nomade font vite bon ménage, car la jalousie féminine apparut bien postérieurement à la jalousie masculine. Quand le maître s'accouplait à celle-là, celle-ci n'en prenait pas plus d'ombrage qu'à les voir casser des noix.

Mais voilà que, trois mois à peine après qu'il l'eut conquise, l'étrangère, grosse de son premier mâle accouche d'une fille.

Cet événement allait importer, autour de Daâh, les éléments d'une race exotique ; en mêlant deux progénitures et leurs tendances disparates, elle introduisait dans le premier des groupements humains un facteur redoutable, fléau de l'avenir. De le voir apparaître si tôt, c'est comme un symbole du mal dont toutes les sociétés humaines subiront les effets sans en soupçonner les causes ; car la complexité des origines perpétuera dans les peuples et même dans les familles, une différence d'hérédité grâce à laquelle s'exaspérera la violence de deux passions qui doivent ensanglanter l'histoire : l'attraction sexuelle et la discussion intellectuelle, l'amour et la discorde.

*
  *   *

Je n'avais pas encore lu Daâh le premier homme, dont j'ai pris connaissance assez récemment, lorsque j'écrivis les pages qui vont suivre. Elles faisaient partie d'un essai de poème philosophique en prose qui eût formé la suite de « GENÈSE ». Je crois bien que je ne le terminerai jamais. Je vous donne ces détails afin que vous ne m'accusiez pas de plagiat. Une pensée à peu près identique inspira Edmond Haraucourt et moi. Mais son talent en a fait un chef-d'oeuvre et mon impuissance un avortement. Mais un embryon recroquevillé dans un bocal peut parfois présenter quelque intérêt. Le chapitre qui va suivre s'intitulait

Caïn.

...L'homme partit donc vers l'inconnu. Il le fallait. Une force supérieure, invincible, le poussait aux épaules. Sur une branche, une chouette hululait.

Bêtes et choses pleuraient la mort d'Abel...

Seul Caïn, le meurtrier, n'était pas ému. Dans son coeur indomptable, il n'y avait aucune place pour le remords non plus que pour la crainte.

Seule l'image d'Eve lui apportait quelque trouble dans la conscience, à moins que ce ne fût dans les sens...

Que regrettait-il en elle ? La mère ? La femme ?

Il ressentait maintenant de son acte une joie étrange et pourtant sa fureur n'était pas apaisée. Il avait même bien davantage soif de meurtre, car la violence ne calme pas plus la haine que l'eau des mers n'étanche la soif.

Mais en lui, maintenant, un sentiment dominait : l'attrait de l'aventure. Il éprouvait les premières atteintes de cette fièvre qui brûlera, au cours des âges, tant de fils de sa race.

La portion du monde où il avait grandi l'ennuyait. Sans même qu'il s'en rendit compte, il la sentait trop imprégnée de la bienveillance d'Yahvé, trop près de l'ancien Eden dont elle conservait le reflet.

Il lui fallait des terres plus farouches, moins clémentes et moins ordonnées où l'unique loi fût la loi du poing.

Et c'est pourquoi Caïn eut un frisson d'ivresse en se coulant entre deux troncs d'arbres pour pénétrer dans la sombre forêt qu'Adam, inspiré par Dieu, avait de tout temps interdite à ses fils.

Il sentait bien qu'il mettait le pied sur le sol du Démon.

Et son instinct de réprouvé ne le trompait pas.

Oui, c'était bien là le royaume de la matière abandonné par l'âme divine aux expériences de l'esprit, de l'esprit concrétisateur qui, par l'intermédiaire de la Libido, pousse à la multiplication des formes et des masses et à l'exaltation effrénée des forces, de l'esprit dont la loi primordiale est celle-ci : Créer pour détruire et détruire pour créer.

Loi de cette jungle où Caïn vivra désormais. Loi aussi de notre actuelle jungle où l'ancêtre Caïn se trouve maintenant tiré à des millions d'exemplaires.

Il veut, lui aussi, à l'instar du Maître qu'il jalouse de toutes ses forces de rebelle vaincu, un être sur qui il conservera le pouvoir le plus absolu et en qui toutes les tendances sublimisatrices seront mortes tant s'y manifestera puissante l'emprise de la matière.

L'imagination du Démon est inépuisable. Il va, multipliant les essais et les ébauches, semer, sur la portion du monde à lui soumise le puissant levain de la Libido. Partout sur ses domaines règne la loi du plus fort.

Cependant, malgré tout, son oeuvre demeure incomplète. Par des copulations effrénées, monstrueuses, il a multiplié les êtres. Il a modifié les formes en croisant les espèces.

A l'échelon le plus élevé de la suite ininterrompue de ses productions, il a pu obtenir une race qui ressemble un peu à l'homme par la forme de la charpente osseuse et le gabarit de la musculature.

Mais à ces grands anthropoïdes qui ne le cèdent en rien, pour la force, aux plus redoutables fauves et leur sont très supérieurs sous le rapport de la subtilité des sens, il manque simplement l'intelligence. Ce sont des simulacres d'homme qui, de l'homme, n'ont que la matière. Pour en faire des hommes complets, il leur faudrait la touche divine, l'étincelle que le Démon, tout esprit qu'il est, ne peut leur octroyer.

Et c'est pourquoi le Démon, au regard subtil, voit avec une joie profonde Caïn pénétrer dans ses domaines.

Car le sanglant Caïn, malgré son crime, porte en lui, parce qu'il est homme, une étincelle du Divin.

Pendant des jours et des jours, le fils d'Adam va poursuivre sa marche hasardeuse sur la terre sauvage que ne foula jamais encore un pied humain. Il va connaître la faim, la soif et la souffrance. Mais ce sont là de bonnes éducatrices pour l'apprentissage de la vie de la jungle.

D'instinct il possède le goût du sang qu'il a humé dans son premier lange, la peau d'ourson toute chaude et fumante dont Adam l'enveloppa alors qu'il sortait des entrailles de sa mère.

Que de fois il mordit la mamelle d'Eve pour sucer un lait teinté de rouge.

Depuis sa réconciliation avec Dieu, Adam avait renoncé, pour lui et les siens, à la chair des animaux et se nourrissait de fruits comme jadis dans l'Eden.

Caïn supportait malaisément cette abstinence. Aussi, dès qu'il fut libre de ses actes, il se rua sur une biche dont les faons entravaient la fuite et la dévora à belles dents. Puis la face barbouillée d'écarlate, des lambeaux de chair aux ongles, il éclata d'un rire repu que les échos répercutèrent.

Très vite, son habileté de chasseur se développa. Il était patient et rusé. Ainsi il parvint à triompher d'autres êtres, physiquement mieux armés et pour lesquels il attrait dû être une proie.

Grâce à la subtilité de son esprit, il trouvait toujours le moyen de compenser son insuffisance corporelle.

Par le jeu des pierres, il brisait l'élan des félins. Il demandait aux éclats des silex, aux épines de certains arbres, des griffes plus tranchantes que celles du tigre et du lion.

Mais ce qui lui assurait surtout l'avantage dans les combats, c'était le regard magnétique de ses yeux sombres qui domptait les bêtes les plus farouches et les obligeait, rampantes, à venir lui lécher les pieds.

Caïn traversa d'abord une forêt immense, puis un vaste marécage peuplé de répugnants batraciens et l'immondes sauriens qui était tout embrumé de vapeurs pestilentielles.

Puis il atteignit une zone plus accidentée et moins sinistre où s'ouvraient de nombreuses grottes au flanc des collines, où des sources jaillissaient parmi les rochers pour se transformer en rivières écumantes.

La végétation y était riche. Des fleurs émaillaient les prairies, des fruits pendaient aux branches des arbres.

Lorsqu'il parvint à cet endroit, bien que sortant de mille dangers, Caïn éprouva une sensation de tristesse qui lui avait été jusqu'ici inconnue et il regretta les terres sauvages.

En effet, cette zone clémente, presque riante, lui rappela brusquement le domaine paternel d'où la colère du Maître l'avait chassé après son crime. Et par une association d'idées, ce crime, il le revécut. Cette évocation ne lui procura de nouveau aucun remords, mais elle le replaça dans l'état mental où il se trouvait lorsqu'il avait accompli le fratricide.

Colère jalouse d'abord par confusion dans une même haine d'Adam et d'Abel... et puis trouble indicible, inexprimable, inavouable, causé par l'apparition du seul être humain dont il ne désirât point la mort, mais dans lequel il ne voyait plus une mère, mais une femme, la femme après laquelle sa virilité frénétique aspirait.

Il sentait un furieux besoin de se ruer sur d'autres êtres à lui semblables pour les déchirer, les mordre, les tuer et aussi les étreindre...

C'est alors que d'une caverne abritée derrière un boqueteau, il vit sortir deux créatures étranges.

Dans un réflexe rapide dont sa vie errante à travers la jungle lui avait donné l'habitude, il s'abrita derrière un tronc d'arbre pour les épier.

Par leur structure, ces deux êtres rappelaient l'homme. De sexe différent, ils évoquaient une ébauche assez grossière mais puissante de ce double chef-d'oeuvre que les mains du divin Maître avaient pétri dans la boue puis dans la chair.

La femelle précédait le mâle de quelques pas. Elle offrait aux yeux ardents qui l'épiaient les courbes aux molles ondulations du corps blanc d'Eve-la-blonde sans en avoir ni la grâce ni l'harmonie.

Ses jambes assez courtes aux gros muscles se couvraient d'un épais duvet brun. Les bras plus longs apparaissaient moins velus.

Au-dessus du nombril, la peau se montrait blanche et lisse. Elle devenait d'un rose tendre aux mamelles puissantes, en forme d'outre que terminaient de longues tétines pointues cerclées de deux larges aréoles sépia. Dans la face bestiale, camuse et prognathe, les yeux vifs, jaunes, mobiles, très rapprochés l'un de l'autre mettaient une lueur d'humanité.

Une odeur pénétrante, âcre et aromatique émanait de son grand corps et Caïn se souvint que sa mère, dans las soirs de printemps où elle se pressait contre Adam, onduleuse et caressante en dégageait une semblable quoique atténuée. Ses prunelles flamboyèrent et ses jarrets se bandèrent pour la ruée.

Mais au même instant, la femelle accomplit un léger saut de côté qui découvrit celui qui la suivait ou plutôt la poursuivait.

Poursuite lente et calculée dont on ne savait vraiment si c'était un combat on un jeu.

Dérouté une seconde, le mâle qui lui aussi s'apprêtait à bondir, s'arrêta et durant cette pause, Caïn put le contempler.

La disproportion entre la tête petite et le corps immense apparaissait bien davantage que chez la femelle.

Toute la peau disparaissait sous les longs poils noirs et drus, sauf aux pectoraux qui rayonnaient se dessinant sous la peau glabre devant le fantastique soufflet du thorax. Les larges mains aux doigts spatulés descendaient plus bas que les genoux.

Elles se balançaient au bout des bras de la grosseur d'un jeune tronc.

En ce moment, la bête se dandinait sur ses jambes courtes, énormes, arquées, légèrement fléchies dans une sorte de danse qui devait être un rite de courtisation.

L'anthropoïde femelle possédait déjà de la femme la particularité de voir, sans presque tourner la tête, ce qui se passe derrière elle. Elle s'immobilisa à son tour et se mit à osciller rythmiquement comme son compagnon. Mais, lorsqu'il se remit à avancer, elle maintint, par un nouveau saut, la même distance entre lui et elle.

Et ce manège dura assez longtemps. Il irritait l'homme qui tournait autour de l'arbre au fur et à mesure des évolutions des deux êtres. Il guettait le moment d'intervenir dans le jeu, sans trop savoir de quelle façon.

Un furieux désir de bataille et de possession pénétrante montait en lui. Il éprouvait pour le mâle gambadant à quelques pas la même haine implacable qui l'avait jeté sur Abel. Quant à la femelle, sans trop même savoir ce qu'il eu voulait faire, il sentait cependant qu'elle serait l'enjeu de la lutte qu'il allait livrer. Malgré son aspect redoutable, il l'estimait plutôt une proie qu'une ennemie.

Brusquement, les événements se précipitèrent.

Le mâle profita d'une seconde d'hésitation de la poursuivie pour doubler son saut et d'une de ses mains gigantesques, il l'empoigna à la chevelure, tandis que de l'autre bras, il la ceinturait. Profitant de son élan, il la fit choir sur les genoux et collé contre elle, ventre contre reins, il arqua son échine en lui ployant le front vers la terre. IL se courba sur elle, les deux croupes s'agitèrent sur quelques furieux va-et-vient, puis le mâle anthropoïde se redressa, apaisé.

Mais juste à ce moment, la massue de Caïn, abattue à toute volée derrière sa nuque, lui broya l'oreille. Cependant le bois rebondit sur le crâne trop dur et avant d'avoir pu porter un nouveau coup, Caïn se vit arracher l'arme que la brute retournée et terrifiante dans sa fureur. Les dents grinçaient, un sifflement de tempête sortait de la bouche qui bavait.

L'anthropoïde se ruait au combat avec une vigueur décuplée par la rage.

La femelle, lâchée subitement, n'essaya ni de fuir, ni de prendre le parti de son compagnon.

Elle s'assit tranquillement sur le derrière, jambes croisées au sol, et contempla la lutte avec un rictus ironique sur ses lèvres charnues. Elle s'en remettait à la loi de la jungle pour voir désigner son époux.

L'affaire parut d'abord devoir se liquider rapidement. Sous le choc irrésistible de la bête gigantesque, l'homme plia. Tout de suite déplanté, agrippé, cloué au sol, Caïn se trouva immédiatement à la merci de son adversaire.

Le grand mâle, habitué aux luttes terribles de la forêt contre des ennemis de son envergure, fut presque étonné d'un triomphe si rapide. Agenouillé sur le vaincu, il le contemplait avec une curiosité enfantine, inconnue des fauves qui ne songent qu'à dévorer aussitôt la proie conquise. Non carnivore, les anthropoïdes ne possédaient pas cette férocité constante. Leur instinct était parvenu jusqu'aux limites inférieures de l'esprit. Leur cerveau, qui avait emmagasiné pas mal de souvenirs était susceptible de velléités de raisonnement. Cela contribuait à assurer leur suprématie vis-à-vis des autres bêtes. Cela causa leur perte en face de l'homme.

Etourdi, assommé an choc, Caïn recouvra sa connaissance à l'instant même où la douleur de son oreille écrasée rappelait à l'anthropoïde que le premier article de la loi de 1a jungle rappelle que tout inconnu est un danger, que l'article deux ordonne de le combattre et de le vaincre et l'article trois de l'achever.

Les longs doigts velus et spatulés se glissèrent vers le cou qu'ils encerclèrent sans hâte. L'animal était déjà assez évolué en direction de l'homme pour avoir acquis la volupté de la souffrance infligée au vaincu.

La bête connaissait, pour l'avoir déjà éprouvé, la sensation grisante des vertèbres qui craquent lentement tandis que les yeux se révulsent et que la langue baveuse sort de la bouche.

Mais il ignorait le danger de risquer ce jeu avec l'homme.

Revenu à lui, Caïn continua à faire le mort. Mais par la faille de ses paupières il observait son vainqueur. Il réprima les frissons de sa chair sur laquelle, glissaient les pattes du monstre, frôleuses.

Il commanda l'impassibilité à son masque tandis que l'horrible mufle se penchait sur lui, presque à le toucher. Il retint son souffle que l'autre épiait pour mieux l'éteindre.

Son subtil regard humain s'arrêta alors sur la seule chose digne de le retenir, s'il ne voulait pas que cette minute fût pour lui la minute suprême, les grosses veines battantes sous la peau moins velu à cet endroit du cou massif.

En même temps sa main, jusqu'alors inerte se crispait sur le long silex pointu passé dans une liane autour de ses flancs, l'arme qui servit jadis à son père pour tuer l'ours de la caverne, l'arme qu'il n'avait pas craint de dérober pour perpétrer son fratricide, l'arme qui devrait lui faire horreur mais qu'au contraire, il considère comme un fétiche depuis qu'il l'arracha, toute sanglante d'entre les épaules es d'Abel poignardé.

Il l'assure dans son poing qui ne tremble pas et au moment où la pression des doigts s'affirme autour de sa gorge, calme, rapide, précis profitant de ce que la bête le touche presque pour se repaître de son agonie, il l'enfonce au point choisi, aussi loin qu'elle peut entrer.

De la vaste plaie béante jaillit un geyser ronge dont les gouttes cinglent les feuilles haut sur les arbres avoisinants.

Avec l'ondée écarlate s'enfuit la force gigantesque.

Quelques secondes suffisent pour transformer l'être presque invincible en une masse de chairs aflasquies que l'homme repousse du pied en se dégageant.

Il essuie son couteau primitif aux poils de la bête morte. Sortant les mâchoires et vibrant encore, il cherche sur qui diriger maintenant une fureur que la victoire n'a pas encore apaisée.

Ses yeux rencontrent la grande femelle.

Devant le dénouement inattendu du drame, celle-ci s'est redressée. Elle a peur de cet être, plus frêle d'apparence qu'elle mais dont le regard la fascine en annihilant ses réaction de défense.

Il marche sur elle. Va-t-il la tuer comme il a tué son mâle ? Elle n'en sait rien, mais elle ne cherche ni à lutter ni à s'enfuir.

Lui non plus n'en sait rien...

Il lui cercle les reins de ses deux bras, il la couche sur le sol sans qu'elle résiste. Il s'étend sur elle tandis que d'elles-mêmes les cuisses velues s'écartent pour l'accueillir...

Le couteau s'échappe de son poing, tandis qu'il la pénètre en grondant. Il fouille frénétiquement la chair de la femelle comme il vient de fouiller celle du mâle sans même différentier ces deux voluptés égales et successives.

Et voici que tout-à-coup un sentiment nouveau, inconnu, envahit l'âme de Caïn, sentiment complexe où il y avait encore la rage du combat à peine terminé, une joie farouche de sa double victoire, une sorte d'indéfinissable dégoût et une crainte surnaturelle de l'acte qu'il accomplissait en ce moment.

Caïn se rendait compte qu'en s'accouplant à cet être de hideur, il accomplissait un sacrilège égalant peut-être en gravité le fratricide dont il traînait la malédiction après lui.

Il devinait que son geste appartenait à l'irréparable, car ce geste scellait l'alliance de la Race, oeuvre de Dieu, avec la Race, oeuvre du Démon. Désormais, les fils des hommes ne pourront plus s'affranchir de la Libido. Ils resteront éternellement sous son emprise, claustrés par elle dans la zone de la matière. Pour que la sublimation individuelle de quelques élus puisse se réaliser, le sacrifice d'une émanation matérialisée de Dieu deviendra nécessaire. Mais, dans sa masse, l'homme gardera éternellement le goût du sang.

Tout cela, Caïn le réalisait dans son esprit, tandis que de toute l'énergie de ses lombes, il projetait sa semence au fond des entrailles de celle qu'il tenait sous lui. Le cou gonflé de veines battantes, la face vultueuse, dressant le torse, cambrant les reins pour mieux assurer la conjonction des sexes, il fixait le ciel d'un air de défi, éprouvant la griserie de l'immortalité conquise par le meurtre, tandis qu'il se dégorgeait en elle.

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Mais avec les lunes qui se succèdent, un changement se produit dans la morphologie de sa compagne. Elle prend un ventre énorme et lorsqu'il se couche sur elle pour la posséder, il sent que quelque chose y bouge...

Cela l'intrigue d'abord, l'irrite, l'obsède... Parfois, il regarde avec émotion et d'autres fois avec colère, ces flancs qui remuent inexplicablement où il devine qu'un autre être se cache. Il éprouve même souvent la tentation d'y enfoncer sa lame de silex.

Et voilà qu'un jour, en rentrant de la chasse tout engluanté du sang d'un bouquetin qu'il rapporte, il trouve sa compagne étendue sur le sol et geignante. Cette vue l'excite. Il se débarrasse de sa proie et se penche sur elle. Elle le repousse violemment. Sa frénésie sexuelle s'exaspère. Il la frappe à la mâchoire avec une telle violence qu'elle s'évanouit et aussitôt, à grands coups de reins, il satisfait son désir. Jamais il ne la fouilla avec tant d'ivresse. Volontairement, il retarde son extase pour prolonger son plaisir, lorsque, tout-à-coup, il sent sa chair inondée par un flot tiède puis repoussé par une masse dure qui le chasse des entrailles de la femme.

Il recule, effrayé, pour voir sortir un petit corps noir qui s'agite en piaulant entre les cuisses écartées et inertes.

Revenue à elle, la mère déjà accroupie, d'un geste instinctif, coupe avec ses dents le long serpent bleuâtre qui sort de sa vulve et s'implante au ventre du nouvel être, qu'elle s'apprête à prendre dans ses bras. Mais plus rapide qu'elle, Caïn a saisi par les deux pieds celui en qui, par une intuition foudroyante il a flairé un double ennemi, un mâle futur rival, vengeur possible du père, le mâle qu'il a tué trop tard laissant la jeune femelle enceinte de ses oeuvres Celle-ci essaye de se relever pour reprendre son enfant, mais de nouvelles douleurs la rabattent au sol.

Trois fois le fils de l'anthropoïde tournoie dans l'air au poing de l'homme, puis va s'écraser sur le mur de la caverne qu'il éclabousse de son sang. Caïn se désintéresse du petit cadavre broyé.

De nouveau il contemple la deuxième gésine qui succède aussitôt à la première. Avec des grognements et des râles, dans un glou glou d'eaux qui se vide, sa compagne expulse son antre faix... auquel le meurtrier s'apprête à faire subir le même sort. Et voici qu'il s'arrête, étonné, et que ses traits farouches se détendent en perdant de leur férocité. Une fillette blanche et rose, dont la carnation lui rappelle la carnation d'Eve-la-blonde, vagit à ses pieds.

Il se courbe précautionneusement, avec les premiers gestes délicats de sa vie, il aide sa compagne à se délivrer et, de ses propres mains, il lui remet l'enfant dans les bras.

Mais auprès du couple étrange, la fillette, issue de leurs amours monstrueuses, évolue vers la puberté et maintenant les yeux du père s'arrêtent fréquemment sur ce jeune corps blanc et nu et s'y fixent avec une complaisance prolongée. Il y retrouve les lignes pures d'Eve, les traits harmonieux du visage, l'immense chevelure blonde que le soleil dore, les yeux d'azur tendre, les bras ronds, les longues jambes, le ventre en amphore et les seins divergents et coniques aux mamelons roses. Elle, le suit dans ses expéditions à travers la forêt, souple, rapide et, entre eux, bien vite, le langage articulé s'est établi, Lorsqu'ils reviennent vers la caverne chargés de leur butin, il hume l'émanation, déjà sentie, de sa chair en sueur et il l'enveloppe d'un regard ardent. Pourtant il n'ose encore la prendre, car il ne la flaire pas encore complètement femme.

Or, certain jour, il aperçoit le sang ruisseler sur ses cuisses. Pourtant elle ne porte au ventre la trace d'aucune blessure. Cette hémorragie mystérieuse trouble le mâle farouche. Elle l'effraye d'abord et lui procure la première émotion du Tabou. Pendant plusieurs jouis, il s'écarte d'elle, mais quand le phénomène inquiétant a cessé, son attirance pour la fille renaît, plus forte. Une sorte de retenue, longtemps, manifestation obscure d'un deuxième Tabou, arrête sa ruée. Mais à la fin, il n'y tient plus et brusquement il saisit la fille aux épaules et veut la jeter ait sol. Elle résiste avec déjà, en elle, un désir de céder. Mais au moment où Caïn lui sent ployer les reins entre ses bres de fer et mollir en s'abandonnant, la vieille guenon à laquelle il n'avait pas prêté attention, se redresse et marche vers lui lente et lourde, elle s'agrippe à lui en essayant de paralyser son effort.

Quel sentiment naquit dans sa cervelle fruste... désir de protection de son enfant, jalousie de son mâle... Peu importe...

De ce secours inattendu, la vierge libérée n'éprouve aucune joie. Elle ne fera pas un mouvement pour arrêter le bras du meurtrier lorsque celui-ci ayant sorti de sa ceinture la terrible lame de pierre d'un seul coup de bas en haut fend le ventre de sa compagne, qui s'affaisse dans une cascade de sang et d'entrailles.

Puis, sans s'inquiéter davantage de la brève agonie, il se rue sur sa fille, il la culbute et la pénètre dans une rage ébrieuse.

Pour la première fois, il connaît l'ivresse de la virginité forcée. Elle gît sous lui, évanouie, près du cadavre de sa mère. Mais lorsqu'elle revient à elle et qu'elle se relève, elle n'éprouve aucun regret de son sexe ensanglanté et engluanté que l'homme contemple avec orgueil. Elle se sent la femme de son mâle, celle qui contribuera à assurer let continuité de la race maudite.

Elle aide Caïn à jeter, hors de la grotte, le corps velu qui l'enfanta afin qu'il devienne la pâture des vautours au col chauve. Puis elle prend, à ses côtés la place de la défunte. La deuxième nuit de noces du fils d'Adam sera encore plus sanglante que la première.


Notes
  1. voir L'Amour et l'Adultère, Éditions des Deux Sabots
  2. voir Essai sur L'Amour, Éditions des Deux Sabots
  3. voir Malthus et L'Amour, Éditions des Deux Sabots
  4. Éditions des Deux Sabots
  5. voir Nymphomanie et Frigidité, Éditions des Deux Sabots