Paris Avant Les Hommes

Pierre Boitard


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M. [Pierre] Boitard
Paris, Passard, Libraire-Éditeur
7 rue des Grands-Augustins
1861

translated into English

 
Introduction: "The First Prehistoric Novel"

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L'Homme Fossile (frontispiece)

ÉTUDES ANTÉDILUVIENNES


PARIS

AVANT LES HOMMES

L'HOMME FOSSILE, ETC.


CHAPITRE PREMIER

GRANIT ET SCHISTE CRISTALLIN. — POINT D'ÊTRES ORGANISÉS.

Il faisait froid : le vent du nord poussait avec violence contre les vitres de ma fenêtre des tourbillons de neige dure et sèche ; mon feu pétillait ; il lançait une flamme vive et brillante, et huit heures du soir venaient de sonner. « Non. dis-je, je ne sortirai pas, » et sans ôter les deux pieds de dessus mes chenets, sans quitter les pincettes que j'avais à la main, je m'allongeai dans mon vieux fauteuil de cuir et changeai de posture afin de rêvasser plus à mon aise. Bientôt mes rêveries se dirigèrent naturellement vers mes études habituelles, et, peu à peu, moitié sommeillant et moitié éveillé, un vague désir de connaître les différentes phases de la nature s'empara de moi et préoccupa mon imagination vacillante. « Hélas ! pensai-je, pourquoi ne sommes-nous plus au temps des fées et des génies ? Peut-être en trouverais-je un assez bon pour me dire ce qu'était le monde, ou seulement la France, ou seulement Paris, ou seulement le jardin des Tuileries, il y a dix à douze mille ans, plus ou moins. »

Tout à coup j'entendis comme un frôlement de papier dans ma bibliothèque ; je vis trois ou quatre in-quarto et deux douzaines d'in-octavo s'agiter sans aucun moteur apparent, sortir de leur place, étendre en forme d'ailes leurs planches doubles d'illustrations, et voler d'un seul trait jusque sur mon bureau, à proximité de ma main. Mais voici bien un autre prodige ! Ils s'arrangent en une pile d'où s'échappe une épaisse fumée qui les dérobe à ma vue, et au lieu de mes in-quarto je finis par apercevoir Asmodée, le diable boiteux de Lesage.

« Je t'ai entendu, me dit-il, et me voici.

— Bien obligé, monsieur le démon !

— Les ignorants et les sots veulent lire dans l'avenir et trouvent fort aisément des gens qui, moyennant finances, leur expliquent clairement ce qu'ils veulent savoir ; les gens instruits cherchent à rapetasser les lambeaux épars du passé, à les coudre ensemble pour en former un tableau utile au présent. Ils sont essentiellement bouquinistes et rêvasseurs ; mais cela ne suffit pas, et, comme tu le disais tout à l'heure, il faut un génie qui les aide. Or, un génie est aujourd'hui une chose fort rare en France !

— Personne ne doit le savoir mieux que moi, monseigneur, car j'ai l'honneur d'appartenir, à plusieurs académies, je les ai visitées toutes, et je n'en ai jamais vu un !

— Je viens te tirer d'embarras, parce que, au fond, je suis assez bon diable.

— Quoi ! lui dis-je, transporté de joie, vous me diriez ce qu'était Paris il y a dix, douze, quinze mille ans ?

— Oui ; et bien mieux, je te le ferai voir. Si je ne puis avancer d'une heure dans l'avenir, je peux reculer dé plusieurs milliers de siècles dans le passé.

« Mais, avant tout, je dois t'avertir d'une chose : celui qui veut pénétrer dans l'édifice de la science doit laisser à la porte tous les préjugés scientifiques, quels qu'ils soient, et toute conviction préconçue. S'il n'a pas cette ferme volonté qui doit lui faire juger par lui-même, selon les règles des analogies, du bon sens et des lois connues que la nature nous a révélées par des faits ; s'il n'a pas le courage de rejeter les jugements tout faits qu'on lui a inculqués pendant son éducation universitaire ; s'il accorde à l'autorité d'un nom une importance qu'elle ne peut jamais avoir, parce que tous les hommes sont sujets à l'erreur, qu'il s'arrête, car les issues de la science lui sont fermées pour toujours. Il sera obligé de se traîner toute sa vie dans les sentiers rebattus d'une philosophie de collège, d'user son jugement à étudier une vaine synonymie ou une classification tout aussi vaine.

« Sans doute tu as déjà fait des études préparatoires, car sans cela tu comprendrais plus difficilement ce que tu vas voir par tes propres yeux ; et d'abord dis-moi ce que c'est que la paléontologie.

— Les géologues, lui répondis-je, ont donné ce nom à l'étude des animaux qui vivaient avant le déluge, et dont on retrouve les ossements et les débris fossiles enfouis dans les diverses couches de terre qui forment la mince écorce de notre globe.

— C'est très-bien ; mais qu'est-ce que cette écorce du globe ?

— C'est ce que je vais vous dire, monseigneur. En creusant des puits ; en descendant dans des mines, des carrières ; en examinant les déchirures escarpées des montagnes, les ravins, les berges élevées des rivières encaissées, etc., on a remarqué que le sol, à quelque profondeur que l'on descendît, se composait constamment de couches de terre ou de roches posées plus ou moins parallèlement les unes sur les autres en forme de lits et dans un ordre régulier ; que ces couches affectaient ordinairement une position horizontale ou peu inclinée. Si l'on continue longtemps à creuser, on finit par percer toutes ces couches et par arriver au granit. Or, le granit ne se trouve pas en lits, mais en masses ; il n'est jamais superposé par bancs plus ou moins réguliers, et l'on croit qu'au-dessous de lui il n'y a plus de couches horizontales ou régulières. On en a conclu, trop hardiment sans doute, qu'il formait le noyau du globe, et que les terrains stratifiés (c'est-à-dire posés les uns sur les autres par lits) étaient l'écorce minérale du globe.

— Soit, au moins pour le moment. Mais qu'a de commun cette écorce du globe avec la paléontologie ?

— On a encore remarqué que par toute la terre, en Europe, en Asie, en Amérique, etc., ces couches ne varient jamais de nature ni de rang. Par exemple, sur le noyau de granit sont toujours des couches de schistes argiléux, ardoisiers, etc., de calcaires coquilliers, etc. Sur celles-ci sont posées celles du vieux grès rouge, de calcaire carbonifère, d'arkoses, de poudings et de houilles ; viennent ensuite les couches de grès rouges, zechstein, grès vosgiens, grès bigarrés ; puis celles de calcaire conchylien, marnes irisées, calcaire du lias, calcaire oolithique ; celles de calcaire de purbeck, sable de hastings, argile wealdienne, grès vert, craies. Après viennent celles d'argile, calcaire grossier, gypse, marne, calcaire siliceux, marne sub-apennine, etc. ; et enfin toutes les couches modernes formées par des dépôts de transport.

— C'est très-bien, dit le démon, mais viens aux faits paléontologiques.

— Partout on retrouve l'ordre que j'établis ici, et si parfois il manque quelques couches, du moins jamais elles ne se trouvent transposées ; mais une chose assez singulière, c'est que chacun de ces terrains, pour me servir de l'expression consacrée, renferme des débris d'animaux et de plantes, dont les espèces n'existent dans aucun autre terrain supérieur ou inférieur, débris qui, le plus ordinairement, appartiennent à des êtres n'ayant plus leurs analogues dans la nature vivante. Ces êtres antédiluviens se rencontrent identiquement les mêmes dans les mêmes couches sur tous les points du globe, ou du moins à de très-grandes distances et sous des climats tout à fait différents. Ce n'est pas tout : ces couches n'offrent que trois genres de dépôts ; les uns évidemment marins, puisqu'ils ne renferment que des débris d'animaux et de végétaux marins, tels que poissons de mer et baleines, polypiers, coraux, varechs ou fucus ; d'autres évidemment lacustres ou d'eau douce, puisqu'on n'y trouve que des ossements de poissons, de reptiles et autres animaux ne pouvant vivre que dans l'eau douce ; enfin les autres sont des dépôts d'alluvion, c'est-à-dire de terre, de sables et de galets évidemment entraînés du haut des montagnes dans les plaines par les eaux de pluie et les éboulements, et ensuite charriés ou roulés par les rivières ou les fleuves. Dans ceux-là on ne trouve, plus de débris d'animaux marins, ni même de poissons d'eau douce, ou du moins très-rarement, mais une quantité de végétaux et d'animaux terrestres.

« Ainsi, en comptant les couches à Paris, par exemple, en étudiant la nature de chacune d'elles, on reconnaît, sans pouvoir en douter, que cette partie de la France a été couverte, ainsi que toutes les autres parties du globe, plusieurs fois par la mer.

— Voilà qui est très-bien et non discutable.

— Il n'en est pas moins très-singulier que parmi tous ces débris d'animaux, tels que bœufs, moutons, chiens, chevaux, éléphants, etc., on n'ait jamais trouvé d'homme fossile, et que jamais on n'en trouvera !

— Ah bah ! dit Asmodée en se pinçant les lèvres pour ne pas rire, et qui a dit ça ?

— Georges Cuvier et les géologues de l'Académie des sciences ! »

Ici le démon partit d'un éclat de rire tellement vibrant, sardonique et prolongé, qu'il m'aurait fait peur, s'il ne m'avait pas fait rire par sympathie.

« Ah ! ah ! dit-il enfin, ce sont les académiciens qui ont décidé cela ! Plus tard nous reprendrons cette question. Quant à présent, je vois que tu es juste assez savant pour me comprendre. Viens avec moi et partons le plus tôt possible, car le voyage sera long, quoique nous n'allions pas loin. Cette promenade paléontologique te mettra parfaitement au courant de la question, et alors tu pourras la résoudre toi-même. Pour rendre ce petit voyage plus amusant, je te montrerai comment la terre s'est peuplée ; comment, de formations en formations organiques, elle est arrivée, toujours de modifications en modifications, et passant graduellement des corps simples aux corps composés, à se couvrir de plantes et d'animaux comme elle l'est aujourd'hui. En suivant la matière dans ses combinaisons et ses métamorphoses, depuis la plus simple organisation jusqu'à la plus compliquée, nous trouverons sans doute le point où l'homme brut et sauvage, comme il devait l'être aux premiers jours de son apparition, a dû nécessairement prendre rang dans la création de l'univers. Alors tu pourras décider, un peu moins au hasard qu'on ne l'a fait jusqu'ici, s'il peut ou s'il ne peut pas y avoir d'hommes fossiles.

« Quoi ! tu palis !... la science t'effraie !... Eh bien ! rassure-toi, car mon intention est de te faire faire une promenade agréable, voilà tout ; et cependant, ajouta-t-il avec une sorte de mélancolie grave, pour te prouver que je ne suis pas aussi diable que je suis noir, malgré mon pied fourchu, je te dirai que je trouve sublime le sujet que nous allons traiter de visu, comme disent les pédants, car nous allons, suivre pied à pied la marche que prit la matière lorsque, pour la première fois, elle frémit et s'agita dans le temps et l'espace à ces paroles de la sagesse de Dieu, qui retentiront à jamais dans l'éternité : « Que l'univers soit fait ! »

— Et l'univers fut fait ?

— Et l'univers fut fait ! » répondit le démon en soupirant. Asmodée essuya son front qui s'était couvert de sueur ; puis il continua avec la même gravité :

« Je ne ferai pas comme beaucoup de savants de ta patrie : me disposant à te conduire par la main à travers les merveilles de la nature, j'ai jeté là le masque du savantisme, la pédanterie. En parcourant avec toi les forêts vierges de mondes qui ne sont plus, en faisant passer sous tes yeux ces êtres monstrueux aux formes fantastiques, que la destinée a couchés dans la tombe pour ne plus se relever dans leurs générations éteintes ; en te guidant sur ces océans desséchés, sur ces continents engloutis, au milieu de ces reptiles horribles et gigantesques qui secouaient dans les airs les écailles de leurs ailes, ou qui traînaient dans la fange des marais leur ventre livide et cuirassé, je ne prétends faire avec toi qu'une simple causerie. Je me revêts de l'habit étroit d'un modeste cicérone, et, au risque de ne pas atteindre la plus mince réputation et de rester toujours un pauvre diable, je veux être pour toi, et autant que cela m'est possible, simple, clair, amusant, et, pour te le prouver tout d'abord, je ne commencerai pas, comme l'Empyrée et Zimmermann, avant la naissance du monde, car pour le moment je passe au déluge.

« Depuis la plus haute antiquité, continua le démon, les hommes ont été frappés d'étonnement à la vue des coquilles marines, des poissons pétrifiés et autres débris d'animaux marins que l'on trouve épars ou en bancs énormes dans l'intérieur de nos continents, depuis les plus profondes vallées jusqu'auprès des pics des plus hautes montagnes ; ils en ont naturellement conclu que la mer avait passé par là, et qu'il y avait eu des déluges partiels. Hérodote1, le père des historiens ; Sénèque2, ce poëte si éminemment dramatique ; Pline3, le naturaliste ; le licencieux Ovide4, et jusqu'au romancier Apulée5, énoncent clairement cette opinion dans divers passages de leurs ouvrages. Il était réservé à l'un des plus grands esprits que la France ait produits de nier cette évidence, et d'expliquer ces faits par la plus grande des absurdités : Voltaire a prétendu due, si l'on trouvait des coquilles sur les montagnes, c'est qu'elles y avaient été laissées par des pèlerins. Or, il existe des bancs de coquilles sur toutes les chaînes de montagnes de l'univers, et quelques-uns de ces bancs occupent plus de cent lieues de surface, sur 25 à 30 mètres d'épaisseur.

« Nous allons donc prendre le globe au moment où un vaste océan d'eau salée couvrait les continents qui existent aujourd'hui et reposait directement sur le granit ; c'est ce que les géologues nomment l'époque primitive, celle, disent-ils, où notre globe en fusion était déjà assez refroidi à sa surface pour former une croûte solide, et permettre à l'humidité et à la chaleur d'organiser la matière.

— Est-ce que vous croyez à l'incandescence du globe, monseigneur ?

— Moi ? je n'en crois pas un mot, et je te dirai le pourquoi dans un autre moment.

— Hélas ! il faut bien que notre pauvre intelligence invente une origine à notre pauvre globe. Conte pour conte, j'aime autant celui qui le fait jaillir tout bouillant du soleil par l'effet d'un coup de queue de comète, comme le disent messieurs les savants, que de le retirer tout mouillé et tout morfondu d'un chaos impossible. »


1. HEROD., lib. 2.
2. SENEC. Med., act. II.
3. PLIN. Hist., lib. 2, cap. 27 et seq.
4. OVID. Metam., lib. 45.
5. APUL. De Mundo. —Il est fort singulier de trouver dans les ouvrages d'Apulée, qui vivait dans l'antiquité, un type parfait de ce que nos auteurs modernes appellent le genre romantique, dont ils se croient les inventeurs. Lisez l'Ane d'or, et vous croirez lire un romande Victor Hugo, si vous n'avez pas vu le nom de l'auteur sous le titre.

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M. Boitard et le diable Boiteux sur un aérolithe.
Le Diable boiteux expliqant à M. Boitard
ce qu'était Paris avant les hommes, etc.


CINQUIÈME ÉPOQUE DE LA CINQUIÈME PÉRIODE PALÉONTOLOGIQUE.

TERRAIN MODERNE. — PÉRIODE ANTHROPIQUE.

« Prépare-toi, me dit le diable boiteux, à voir comment la terre s'est arrangée pour devenir absolument semblable à ce qu'elle est aujourd'hui. Comme tu le vois, il n'y a presque plus de différence entre la végétation de cette époque et celle de ton temps. Les forêts se composent de chênes, d'ormes, de bouleaux, de hêtres, etc., etc., en tout semblables à ceux que tu connais  les prairies sont émaillées des mêmes fleurs, et le saule, l'aune et le peuplier ombragent les ruisseaux qui roulent leurs ondes, limpides parmi les rochers.
« Les paléothérions, les anoplothérions et tous ces monstres aux formes bizarres ou horribles n'existent plus  mais ils ont été remplacés par d'autres animaux dont la plupart vivent encore dans ton siècle, après toutefois avoir subi quelques légers changements de forme  tels sont, par exemple, les hippopotames, rhinocéros et tapirs  les bœufs, le cheval, les cerfs, l'antilope, le mouton, le sanglier et une foule d'autres.
« Le paysage qui s'ouvre devant toi a déjà la même physionomie qu'il aura de ton temps  ce sont des plaines entremêlées de bouquets de bois, des collines couvertes de forêts, et, dans le lointain, des chaînes de montagnes dont les eaux de pluie et les frimas ont déjà rongé la cime de manière à entraîner les dépôts d'alluvion qui les couvraient et à mettre à nu les rochers qui, formaient, pour ainsi dire, leur squelette intérieur. Jadis des lacs et des courants souterrains minaient leur énorme base, mais par l'effet des tremblements de terre, occasionnés par les volcans et par des commotions électriques, leur masse, ayant été plus ou moins disloquée, comme disent les géologues, a fait jour aux eaux renfermées dans leur sein. Ces eaux se sont précipitées dans les vallées par ces issues accidentelles, et leurs lits ténébreux et desséchés ont formé ces antres, ces grottes et ces cavernes qui servent de repaires aux reptiles monstrueux, aux dinothérions, aux tigres, aux ours, aux hyènes et à d'autres animaux carnassiers. Quelquefois les terrains qui recouvraient un lac que soutenaient des eaux sans issue se sont enfoncés à mesure que ce soutien leur manquait, les plaines et montagnes voisines semblaient s'être soulevées, quoiqu'il n'en fût rien.

— Quoi ! vous ne croyez donc pas au soulèvement des montagnes ?

— Je crois à quelques soulèvements produits par des causes purement volcaniques, et pas à d'autres.

« Déjà beaucoup d'animaux de ton temps se multiplient prodigieusement dans les forêts. Parmi les petits carnassiers ce sont : des putois, des belettes, des musaraignes, des taupes, des blaireaux, des gloutons et des chauves-souris, entre autre le vespertilion de Paris (vespertilio Parisiensis) et le vampire (vampirus spectrum), ce dernier ne se trouvant plus vivant qu'à la Guyane et au Brésil.

— O ciel ! un vampire, ! que je serais curieux de voir un vampire !

— Tu en as vu plus que tu ne le crois dans la société, mais sans les reconnaître. Quoi qu'il en soit, je vais te satisfaire.

— Le vampire a un nom qui, depuis le fond de l'Allemagne jusqu'au théâtre de la Porte Saint-Martin inclusivement, a une terrible célébrité, et certes ce n'est pas sans l'avoir méritée, car je ne connais pas une histoire de spectre, de revenant de loups-garous qui soit comparable à celle des vampires, au moins pour le merveilleux. Je serais bien tenté d'en voir quelques échantillons  mais, s'il faut en croire la tradition, les vampires n'étaient rien autre chose que des morts qui, lorsque la lune était dans son plein, sortaient de leurs tombeaux, pour aller pendant la nuit sucer le sang des jeunes filles plongées dans le sommeil.

— Ton histoire est assez bonne, mais elle ne vaut pas celle du véritable vampire (vampirus spectrum). Pendant que ces contes ridicules se débitaient au coin du feu, d'autres vampires d'une espèce moins apocryphe jetaient l'effroi et le découragement dans quelques contrées les plus chaudes de l'Amérique méridionale. Si un homme avait le malheur de s'endormir en plein air, même pendant le jour, un ou plusieurs vampires s'approchaient de lui, et tandis qu'ils l'éventaient avec leurs ailes livides pour le rafraîchir et, par ce moyen, rendre son sommeil plus profond, ils lui perçaient doucement la peau avec leur langue, et, sans qu'il en sentît le moindre mal, ils lui suçaient le sang au point de l'affaiblir beaucoup, ou même de lui donner la mort, si la piqûre se trouvait par hasard sur une veine ou une artère. Ces vampires attaquaient aussi les animaux domestiques, et ils étaient si nombreux que, si l'on s'en rapporte à d'anciens voyageurs tels que La Condamine, Pierre Martyr, Jumilla, Ulloa, don Georges Juan et autres : « ils détruisirent entièrement, en une année, à Borja et d'autres endroits, le gros bétail que les missionnaires y « avaient introduit et qui commençait à s'y multiplier, » dit La Condamine.

— Conte pour conte, j'aime autant le mien que le vôtre, Monseigneur.

— Quoi qu'il en soit, le vampire est une chauve-souris de la grosseur d'un petit lapin, et ses ailes n'ont pas moins de soixante centimètres d'envergure. Il se nourrit habituellement d'insectes, de petits quadrupèdes, et même de fruits quand il ne trouve pas mieux. »

Tout en faisant la conversation, le génie et moi, nous dirigeâmes notre promenade vers une forêt où j'entendais murmurer des voix comme articulées, chose que je n'avais pas encore remarquée chez d'autres animaux. Je marchais la tête baissée, pour examiner si je reconnaîtrais quelques plantes de la flore française, quand une pomme sauvage, lancée avec une certaine force, vint me frapper à l'épaule et réveiller mon attention engourdie. Surpris de cette attaque tout à fait imprévue, je regardai autour de moi sans pouvoir découvrir d'où elle pouvait venir, lorsqu'une seconde pomme, lancée de la même manière, vint siffler à mes oreilles et me fit porter les yeux, vers un arbre voisin :

« C'est un singe ! m'écriai-je  voilà un singe !

— Pourquoi pas ? d'où vient ton étonnement ?

— Probablement nous sommes en Asie, tout au moins à Java ou à Sumatra, car je crois reconnaître la famille de celui-ci  c'est un gibbon (hylobates fossilis), et, si ma mémoire ne me trompe pas, ce n'est qu'en Asie qu'on trouve ce genre de quadrumanes.

— Oui, dans les temps modernes  mais à l'époque paléontologique où nous sommes il vit en France, et c'est en Provence que le géologue Lartet trouvera en 1837 ses ossements fossiles. Le gibbon noir est, après les orangs, l'animal qui se rapproche le plus des formes générales de l'homme. Il ne diffère des premiers que parce qu'il a des callosités aux fesses, et que ses bras sont un peu plus longs. Sa taille est d'environ un mètre trente centimètres. Son corps est grêle, allongé, couvert de poils grossiers, longs et noirs, excepté ceux qui entourent la face qui sont gris  son nez est brun, aplati  ses yeux sont grands, mais enfoncés  ses oreilles arrondies et bordées à peu près comme celles de l'homme. La plante des pieds et les ongles sont noirs. Cet animal est de mœurs douces, d'un caractère tranquille, et ses mouvements ne sont ni trop brusques ni trop précipités. Il préfère les fruits à toute autre nourriture, et se tient toujours debout, lors même qu'il marche à quatre pieds, parce que ses bras sont très-longs, ce qui lui donne une tournure fort bizarre. Louis Lecomte, cité par Buffon, dit avoir vu aux Moluques une espèce de singe, l'ouncko (ou gibbon), marchant naturellement sur ses deux pieds, se servant de ses bras comme un homme, le visage à peu près comme celui d'un hottentot, mais couvert d'une sorte de laine grise  se comportant comme un enfant, et exprimant parfaitement ses passions et ses appétits. Il ajoute que ces singes sont d'un naturel très-doux  que, pour montrer leur affection aux personnes qu'ils connaissent, ils les embrassent et les baisent avec des transports singuliers  que l'un de ces singes qu'il a vus avait au moins quatre pieds de fauteur, et qu'il était extrêmement adroit, et encore plus agile.
« L'Asie offre trois autres espèces de singes fossiles, que je vais faire passer sous tes yeux. Voici le semnopithèque de Baker et Durand (semnopithecus fossilis), dont les ossements ont été retrouvés dans les Himalaya. Il est suivi d'une autre espèce du même genre, le semnopithèque de Falconer et Cautley (semnopithecus Falconeri), qui habitait les monts Sivalick  puis voilà, du même pays, un macaque (macacus rhesus fossilis) retrouvé par les deux mêmes géologues.
Le Brésil renferme également les squelettes fossiles de trois autres espèces, qui sont : le protopithèque du Brésil (protopithecus Brasiliensis, Lund.), très-voisin du genre ateles, un callitricha (callithrix primœvus, Lund.) et un jacchus grandis (Lund.), ayant la plus grande analogie avec le genre hapale de Lesson ou les pithecia de Desmarest. »

Nous laissâmes là les singes et nous nous enfonçâmes dans la vallée pour gagner le pied d'une haute montagne qui ne me paraissait pas très-loin dé nous, et où j'avais hâte d'arriver, parce que le génie m'avait dit qu'il y avait à sa base une caverne à ossements. Chemin faisant, je vis encore une foule d'animaux antédiluviens qui se reposaient paisiblement à l'ombre de l'épais feuillage  mais les ayant déjà vus et les reconnaissant presque, tous, je n'y fis pas grande attention.

Après avoir traversé un ruisseau dont nous suivions les bords, nous grimpâmes la côte avec beaucoup de peine, car nous marchions à travers un taillis fort épais.

« Où sommes-nous ? demandai-je.

— Dans les environs de Souvignargues, qui deviendront plus tard le département du Gard, et voici une caverne, » ajouta le génie, en me montrant du doigt un trou dans le rocher. Nous nous approchâmes de cette ouverture, mais la grotte était tellement obscure et profonde, que, de l'entrée, je ne pus d'abord rien distinguer dans son intérieur.

« Entrons, » me dit le génie.

J'avoue que j'hésitai, car j'entendais dans les environs le hurlement des hyènes, le grognement des ours, et je vis à peu de distance un aurochs et un loup se livrer un combat furieux. Je pensais que cette caverne devait être le repaire de ces animaux dangereux, et je voyais qu'en effet la terre était nouvellement battue et foulée à l'ouverture de l'antre.

« As-tu peur ? me demanda le démon.

— Je crains de rencontrer ici des animaux plus redoutables encore que ceux que nous avons rencontrés en venant. »

Cependant le génie me jeta un coup d'œil si énergiquement ironique que j'eus honte de ma faiblesse, et j'entrai dans la grotte d'un pas déterminé. Nous avançâmes une cinquantaine de pas dans les ténèbres qui s'épaississaient de plus en plus, et diverses fois mes pieds heurtèrent contre certains corps mous que je ne pouvais distinguer et qui faillirent me faire tomber.

« Arrêtons-nous, dis-je au démon en m'asseyant sur une anfractuosité, car je ne puis aller plus loin, avant que mes yeux éblouis par la vive lumière d'où nous sortons ne se soient accoutumés à l'obscurité. »

Peu à peu mes pupilles se dilatèrent, et je pus apercevoir, d'abord vaguement, les objets qui nous entouraient : une hyène, ayant le crâne fendu comme si on lui eût donné un coup de hache sur la tête, était étendue à nos pieds, et quelques lambeaux de chair d'ours, à moitié dévorés, gisaient çà et là sur le sol et exhalaient une odeur fort désagréable. Je remarquai que quelques os en avaient été rongés par de puissantes mâchoires, car on apercevait l'empreinte des dents qui lés avaient attaqués  mais, ce qui m'étonna le plus, ce fut une sorte de vase en argile, desséchée au soleil et non cuite, très-grossièrement fait, et à moitié plein du sang encore fumant de la hyène. Le génie me fit observer que les bords du vase portaient encore les traces sanglantes des lèvres qui avaient bu la dégoûtante liqueur qu'il contenait. A côté du vase je vis un fragment de silex ou pierre à fusil, taillé à peu près en forme de hache tranchante, emmanché au bout d'un bâton fendu, et assujetti assez solidement avec des lanières de peau d'ours. Cet instrument ressemblait grossièrement au tomahawk des sauvages du Canada.

A mesure que je distinguai plus facilement les objets, je cherchai à faire pénétrer mes regards au fond de l'antre. Je découvris d'abord une sorte de masse noire que je crus voir remuer, ce qui fixa mon attention. Je distinguai ensuite une peau d'ours, qui me parut cacher quelque chose étendu sur une épaisse couche de mousse, de feuilles et d'herbes sèches.

Le génie, en plaçant un doigt sur sa bouche, me fit signe de garder le silence et d'avancer avec précaution : ce que je fis. Alors il leva doucement la peau d'ours et découvrit à mes yeux les animaux les plus singuliers, les plus horribles de tous ceux que j'avais vus jusque-là. Il y en avait trois, deux grands, et un petit que je reconnus être un jeune de cette horrible espèce  le mâle était couché sur le côté, dormant à peu près dans l'attitude d'un chien, c'est-à-dire le corps courbé en cercle. Il pouvait avoir la taille d'un ours moyen, et tout son corps était également couvert d'un poil brun, lisse, assez court et peu fourni. Ses pattes de devant se terminaient par un large empâtement plat, divisé en cinq doigts, à peu près comme la main d'un singe  mais ses doigts étaient plus gros, plus robustes, et la paume de la main était défendue par une sorte de semelle en cuir épais et calleux. Ses pattes de derrière avaient quelques rapports avec celles d'un ours, et, comme ce dernier, il était plantigrade, c'est-à-dire qu'en marchant il appuyait toute la longueur du pied sur la terre, depuis le talon jusqu'au bout des doigts, ce que ne font pas les animaux digitigrades, comme par exemple le chien. Je remarquai aussi qu'il avait la plante des pieds extrêmement plus allongée que dans l'homme, et le pouce ou gros orteil me parut opposable aux autres doigts, comme dans les quadrumanes, qui sont des animaux plus grimpeurs que marcheurs. Son corps avait à peu près la forme de celui d'un orang-outang, mais sans en avoir ni la légèreté ni les grâces, car il était gros, trapu et durement musclé. En de certaines places il était dépouillé de poils  mais il me serait difficile de dire de quelle couleur était sa peau, car elle était tellement couverte de crasse et d'ordures qu'à peine pus-je juger qu'elle devait être d'un brun roussâtre et cuivré.

La tête de cet animal était ce qu'il y avait de plus horrible. Une crinière hérissée lui couvrait entièrement le crâne et une grande partie de la face, de manière qu'on ne pouvait apercevoir, à travers cette forêt crépue, que deux énormes lèvres qui terminaient un museau avancé et fort gros, et qui étaient elles-mêmes entourées d'une seconde crinière rougeâtre, crépue, pleine d'ordures, de sang, et de petits morceaux de chair desséchée. Un peu au-dessus de ces grosses lèvres d'un rouge brunâtre paraissaient deux trous ovales que je reconnus pour être des narines, quoiqu'elles ne fussent surmontées par aucune protubérance comparable à un nez. A quatre centimètres au-dessus de ces trous, et de chaque côté de la face, deux arcs épais de poils noirs et roides encadraient deux yeux qui me parurent, quoique fermés par le sommeil, devoir lancer des éclairs de férocité. Tout le reste de la face était couvert de poils formant la crinière.

J'eus le courage de me baisser vers cet être extraordinaire pour l'envisager de plus près  mais en ce moment il fit craquer ses dents, les frottant les unes contre les autres d'une manière si effroyable que je fis un soubresaut pour me relever. Cependant son sommeil ne fut pas interrompu, et, mentalement, j'en remerciai le ciel.

La femelle était couchée à peu près dans la même attitude que le mâle  mais sur son ventre et à sa poitrine était accroché par les quatre pattes un petit monstre sans poils, à peau roussâtre et livide, d'une malpropreté repoussante, et que je reconnus pour être son petit. Elle ne différait de son mâle que par sa crinière d'un brun plus pâle, et qui ne lui couvrait que le crâne et non la figure  son corps était généralement moins velu.

Ces animaux dégoûtants exhalaient une odeur tellement fétide, résultant de leur malpropreté, que je me bouchai le nez en demandant à voix basse au génie ce que pouvaient être ces bêtes extraordinaires. A cette question, le diable poussa un long et bruyant éclat de rire qui les réveilla. La femelle se sauva au fond de la caverne en emportant son petit qui s'était cramponné avec plus de force sur sa poitrine. Mais le mâle poussa une sorte de rugissement guttural et féroce, me lança un regard étincelant, se leva debout sur ses pattes de derrière, saisit avec celles de devant le tomahawk de silex, et, d'un bond furieux, s'élança de mon côté en levant l'arme terrible sur ma tête.

En cet instant, je poussai un cri de terreur, car je venais de reconnaître l'espèce la plus dangereuse de tous les monstres... c'était un homme. Heureusement que le génie interposa sa toute-puissante béquille entre lui et moi, ce qui empêcha la lutte. Le sauvage fut rejoindre sa compagne au fond de la caverne, et moi je restai tout abasourdi de cette scène.

Lorsque je fus un peu remis, je croyais vraiment que je venais de rêver, et, pour m'en assurer, je demandai au génie ce que nous avions vu.

« Parbleu, me répondit-il, tu l'as reconnu comme moi, c'est un homme fossile.

— Vous l'avez fait terriblement ressemblant à un singe.

— Que veux-tu ! il était comme cela, et, dussé-je t'étonner, les caractères de sa race se retrouvent encore, mais isolément, dans la nature vivante.

— Voilà qui me paraît un peu fort. Quoi ! ce corps couvert de poils ?

— Beaucoup d'individus, même en France, sont presque aussi velus que des singes. Sans parler des familles d'hommes velus qui, au dire d'un de nos naturalistes voyageurs, existent dans les Indes, l'Histoire sainte ne te dit-elle pas qu'Ésaü avait le corps couvert de poils comme un chevreau. Si les hommes en ont moins aujourd'hui que dans les temps primitifs, ils le doivent sans doute au long usage des habits, dont le frottement a usé le vêtement naturel.

— Cette tête à museau avancé ?

— Est servilement calquée sur des crânes fossiles trouvés en Amérique, en Autriche et dans les sables de Baden, aux environs de Vienne. D'ailleurs, certains nègres éthiopiens t'offrent encore la même figure.

— Et ces jambes grêles, sans cuisses ni mollets, ces pieds plats d'une longueur disproportionnée ?

— Si tu te donnes la peine d'ouvrir la grande édition du Voyage du capitaine Dumont-Durville, tu verras, dans les belles gravures qui l'accompagnent, que les habitants du Port-George et de beaucoup d'autres contrées de l'Océanie y ont moins de cuisses et de mollets que l'homme fossile qui vient de t'effrayer, et qu'ils ont le pied aussi long et aussi plat.

— Mais cet orteil qui se détache des autres doigts dé pieds à la manière du pouce d'une main ?

— Si tu as vu des sauvages du Brésil, ou même de quelques peuplades des environs de Cayenne, ou tout simplement les Charruas qu'on a si indignement laissés mourir de chagrin dans un dur esclavage, à Paris, dans la ville de la liberté, tu auras sans doute remarqué qu'ils avaient le pouce des pieds séparé et presque opposable aux autres doigts. Si seulement tu avais remarqué, en France, dans le département des Landes, les pieds des résiniers qui exercent cette profession de père en fils, tu aurais vu que non-seulement ils ont l'orteil opposable aux autres doigts, mais encore qu'ils peuvent saisir leur hachette et couper une branche de pin avec le pied.

— Pourquoi avez-vous mis une hache à la main de votre homme fossile ?

— Parce que, dans cette même caverne de Chokier, près de Liège, où nous sommes maintenant, on trouvera pêle-mêle, avec les ossements de notre homme fossile, des os d'ours, de rhinocéros, etc., divers objets d'une industrie humaine qui ne fait que commencer, tels que : une aiguille faite avec une arête de poisson, un os taillé en pointe et portant d'autres marques de coupures, des morceaux de silex taillés en fer de flèche, en couteau, en hache, et des os ouvragés de diverses manières. Dans des dépôts de la même époque, c'est-à-dire dans d'autres cavernes, on trouvera également des vases brossiers en terre cuite au soleil, et d'autres vases de cornes de bœuf, diversement façonnés. Dans des dépôts d'alluvion plus modernes, on rencontrera des canots creusés dans des troncs d'arbres au moyen du feu.

— A votre compte, monseigneur, on trouverait des hommes fossiles dans beaucoup d'autres localités ?

— Certainement  sans compter le fossile de la Guadeloupe, que je vais mettre sous tes yeux, on en a trouvé dans les cavernes de Bize, de Pondres, de Souvignargues, de Durfort, de Nabrigas et dans différentes cavernes de la province de Liège. Tu remarqueras que les ossements humains de ces divers endroits appartiennent généralement à des races qui diffèrent complètement de celles qui vivent aujourd'hui en Europe  ainsi, les têtes trouvées dans les sables de Baden ont de l'analogie avec les races nègres africaines, mais avec un museau encore plus proéminent. Celles que l'on a déterrées sur les bords du Rhin et du Danube paraissent moins anciennes  elles commencent à ressembler moins à des singes, mais bien à des têtes de Caraïbes et des anciens habitants du Pérou et du Chili.

— Voilà pourtant des faits positifs. Comment se fait-il donc que l'Académie des sciences refuse encore de reconnaître les anthropolithes ou hommes fossiles ?

— Mais rien n'est plus clair, et je vais te le démontrer d'une manière logique comme une démonstration mathématique : c'est parce que la philosophie... comprends-tu bien ? les idées religieuses et politiques... entends-tu cela ? et puis les opinions préconçues du défunt maître Georges... Voici qui est clair, je pense... et c'est positivement pour toutes ces raisons invincibles que l'Académie, dans sa prudence et sa sagesse, a décidé que, malgré et même contre l'évidence s'il le faut, elle refuserait l'homme fossile de quelque part qu'il vînt.

— Je ne comprends pas un mot à votre démonstration.

— Comment ! imbécile !

— Imbécile vous-même ! répondis-je rouge de colère.

— Ah ! malheureux ! tu as la hardiesse de traiter un génie de cette manière, et tu crois que cela se passera ainsi. Attends, et, de par le diable, tu vas recevoir de moi une dernière leçon... »

Le diable boiteux, au comble de la fureur, leva sa béquille et m'en donna un grand coup sur les oreilles  son corps devint tout de feu et de flamme, et il disparut en exhalant une forte odeur, non pas de soufre, mais de corne brûlée. La douleur me fit porter mes mains à ma tête, et il était temps  car la bougie de stéarine venait de mettre le feu à mon bonnet de coton, et mes cheveux commençaient à roussir quand je me réveillai. Je m'étais endormi sur les œuvres des G. Cuvier, Brongniart, Buckland, Lindley, Élie de Beaumont, Huot, Constant Prévost et autres.

« Hélas ! hélas ! disais-je en secouant les flammèches de mon bonnet de nuit, il est bien fâcheux que je n'aie vu toutes ces belles choses qu'en rêve et qu'il ne me soit pas permis de les voir tous les jours en réalité. »


NOTA. - Pour de plus amples détails sur l'Homme fossile, voir la notice spéciale qui lui est consacrée à la fin du volume.

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