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Maigret, la renommée d'un commissaire

par Murielle Wenger

English translation

Introduction

La rédaction de la saga maigretienne s'étend sur plus de quarante ans, on retrouve le commissaire dans 75 romans, et ses enquêtes ont été traduites en une cinquantaine de langues. Une telle accumulation n'est pas sans conséquence sur la notoriété du personnage, une renommée qui traverse les frontières et les générations de lecteurs.

Simenon s'est amusé à montrer combien le commissaire est devenu un personnage connu, à l'intérieur même de la fiction. Au fil des romans, il fait des allusions au fait que Maigret est une silhouette populaire, qu'on le reconnaît dans la rue, et que son nom évoque quelque chose pour beaucoup de monde, et dans des milieux très différents. Pour pouvoir parler de la notoriété de Maigret dans son monde fictionnel, il faut par définition qu'il y ait un certain nombre de romans déjà parus. Ce n'est qu'à mesure que la saga se construit que le romancier peut, petit à petit, mettre en avant le fait que le commissaire est devenu un personnage connu de beaucoup, sa célébrité ayant crû en même temps que le succès de ses enquêtes.

La renommée de Maigret est donc à la fois celle du policier et celle du personnage de fiction. Comme l'écrit Jean Fabre (Enquête sur un enquêteur, Maigret, Un essai de sociocritique): "Ainsi se constitue une légende «interne» (dans le texte) qui influe considérablement sur le mythe externe (Maigret vu par ses lecteurs).". Mais on pourrait aussi retourner la proposition, et dire que cette légende «interne» est accrue par le nombre d'enquêtes narrées: plus il y a de romans dans la saga, et plus le romancier peut donner pour authentique la renommée de sa créature.

Je me présente, je m'appelle Maigret

Lorsque le romancier introduit pour la première fois son personnage sur la scène littéraire, il se doit de le présenter dans une formule qui permette de le situer dans un cadre précis, policier. Ainsi, au début de Pietr le Letton, le personnage fait son apparition par ces mots: "Le commissaire Maigret, de la première Brigade Mobile". Un grade, un contexte. Maigret apparaît en commissaire (et non pas en simple inspecteur, ou en un quelconque détective), faisant partie de la première Brigade mobile, autrement dit de ce qu'on appelle alors la Sûreté. Plus tard dans le même roman, lorsqu'il arrive sur les lieux du crime, il se contente d'avertir: "Police !", tandis que dans Le charretier de la Providence, lorsqu'il se présente au colonel Lampson, il annonce "Police Judiciaire!". On sait que Simenon, dans ses premiers romans, n'était pas très au clair sur le fonctionnement des différents services de police, et ce n'est qu'après la visite qu'il fit, sur l'invitation de Xavier Guichard, au 36 Quai des Orfèvres, que ses indications sur les attributions de Maigret devinrent plus précises.

Dans Monsieur Gallet, décédé, Maigret se présente tantôt comme commissaire de la Brigade mobile, tantôt comme commissaire de la Police Judiciaire, mais dès Le pendu de Saint-Pholien, il n'utilise plus que la formule "Police Judiciaire". Plus tard, dans Les caves du Majestic (rappelons que c'est le premier roman de la saga dans lequel Simenon reprend son personnage, après la parenthèse des nouvelles écrites pour des journaux), Maigret se désigne en tant que "chef de la brigade spéciale de la Police judiciaire", une formule que l'on retrouvera encore, comme dans Maigret, Lognon et les gangsters: "Commissaire Maigret, de la Brigade spéciale", et une formule qui peut aussi se décliner en "Commissaire Maigret, chef de la Brigade criminelle" (Maigret et l'affaire Nahour).

Tiens, c'est Maigret !

Au début de la saga, Maigret est présenté par son créateur comme étant connu avant tout de ceux qu'il croise dans l'exercice de sa profession: d'une part, ses collègues et ceux qui travaillent dans la même sphère, à savoir le personnel de l'appareil judiciaire; d'autre part, ses "clients habituels", autrement dit, les gens du Milieu. Petit à petit, le commissaire est aussi reconnu par toutes les personnes auxquelles il a affaire lorsqu'il enquête, en particulier les barmen, les tenanciers de bistrots, le personnel des hôtels, mais aussi les journalistes et les chauffeurs de taxi.

Dans Félicie est là, voici Maigret rue Pigalle, un endroit qu'il connaît bien mais aussi où il est bien connu: "les portiers des boîtes de nuit ont tôt fait de le reconnaître à son passage"; même chose dans Maigret se trompe, lorsque le commissaire se rend au musette du boulevard de la Chapelle: "Le commissaire n'était pas entré que deux hommes sortaient précipitamment et, le bousculant, se dirigeaient vers les profondeurs du quartier. D'autres, au bar, détournèrent la tête à son passage avec l'espoir de ne pas être reconnus, et, dès qu'il eut le dos tourné, filèrent à leur tour."

Dans Le chien jaune, c'est Servières, qui a été directeur d'un cabaret de Montmartre, la Vache Rousse, qui dit au commissaire: "J'ai souvent entendu parler de vous…" Ce qu'on pourrait considérer comme la première allusion, dans la saga, à la renommée de Maigret.

Dans Liberty Bar, c'est l'inspecteur Boutigues qui l'accueille à Antibes: "Le commissaire Maigret, je pense ? Je vous reconnais grâce à une photo qui a paru dans les journaux…". C'est la première évocation de la célébrité "médiatique" de Maigret, qu'on retrouvera souvent au cours de la saga.

Maigret est connu et reconnu évidemment par les magistrats de l'appareil judiciaire: malgré des rapports parfois difficiles avec le commissaire, ils n'en admettent pas moins, même si c'est parfois avec une certaine réluctance, les capacités du policier et le bien-fondé de sa renommée. Cependant, dans les romans plus tardifs de la saga, lorsque le romancier nous montre son héros atteint peu à peu par l'âge, ce vieillissement est marqué aussi par des rapports plus difficiles avec les membres plus jeunes de la magistrature, qui font comprendre à Maigret que sa réputation date un peu. Un exemple bien connu est celui du juge Angelot dans Maigret et les témoins récalcitrants: le roman s'était déjà ouvert en montrant Maigret sur la plate-forme de l'autobus, qui "était rempli de jeunes, certains qui le reconnaissaient et d'autres qui ne s'occupaient pas de lui". Prémonitoire ? Quelques heures plus tard, lorsque le commissaire arrive sur les lieux du crime, et qu'il y rencontre le juge d'instruction, celui-ci "s'était contenté de serrer la main de Maigret […], mais il n'avait prononcé aucune des phrases auxquelles le commissaire était habitué. […] Il était difficile de croire qu'Angelot n'eût jamais entendu parler de lui. Or, il n'avait marqué ni satisfaction, ni curiosité. Etait-ce […] une façon de faire comprendre à Maigret que sa popularité ne l'impressionnait pas ? Ou un manque de curiosité, l'indifférence réelle de la nouvelle génération ?"

Vous êtes très populaire, commissaire

Au fur et à mesure que l'on avance dans la saga, la renommée de Maigret va s'étendre au-delà de sa sphère habituelle: il devient un personnage célèbre, dont chacun peut avoir entendu parler, et Simenon joue à la fois sur la réputation du commissaire à cause de ses méthodes particulières et à la fois sur la popularité du personnage en dehors de la fiction.

Dans les premiers romans, Maigret est avant tout identifié comme un policier, sans doute à cause de sa façon de se comporter. Voir, dans Pietr le Letton, le chauffeur de taxi qui embarque le commissaire lorsque celui-ci est blessé d'un coup de revolver: "Il ne connaissait pas l'identité de celui-ci. Devina-t-il, à l'allure, qu'il avait affaire à un policier ?" Dans L'écluse no 1, lors de la première rencontre entre le commissaire et Gassin, celui-ci a "flairé en Maigret quelqu'un de la police". Dans Les caves du Majestic, c'est avec une certaine ironie que Simenon présente la scène entre Miss Darroman et Maigret: "elle dit que… qu'elle sait très bien que vous êtes de la police… […] Qu'il suffit de voir votre chapeau sur votre tête et votre pipe dans votre bouche…"

Puis, peu à peu, par sa popularité, Maigret s'attire de nombreuses demandes d'aide, presque indépendamment de son statut de policier. Comme l'écrit Stanley Eskin dans sa biographie de Simenon: "Maigret devient célèbre dans son propre univers fictif et c'est ce qui explique que tant d'êtres à la dérive veuillent lui parler. […] La célébrité de Maigret est la preuve que l'on est réceptif à la sympathie qui émane de lui". Etant connu comme "celui qui peut comprendre", on sollicite son aide pour débrouiller des enquêtes. C'est par exemple un ancien camarade d'école qui fait appel au commissaire pour établir l'innocence d'un accusé ("J'ai appris que tu es devenu une haute personnalité de la Police Judiciaire", lui écrit-on dans Au rendez-vous des Terre-neuvas), ou c'est Cécile Pardon qui vient solliciter Maigret: "Elle avait tout de suite demandé le commissaire Maigret. Il est vrai qu'elle avait eu l'occasion de lire son nom dans les journaux." (Cécile est morte). C'est encore Mascouvin qui se présente à la PJ et qui veut" à toute force parler au commissaire Maigret en personne" (Signé Picpus). C'est Joseph Gastin qui vient chercher son aide pour l'innocenter d'un meurtre: "Maigret l'impressionnait. On devinait qu'il connaissait sa réputation de longue date et que, comme beaucoup, il n'était pas loin de voir en lui une sorte de Dieu-le-Père." (Maigret à l'école). C'est Léontine de Caramé qui veut parler au commissaire parce qu'il "est le seul à pouvoir comprendre" (La folle de Maigret).

Le fameux commissaire Maigret

La renommée du commissaire atteint bientôt d'autres sphères, en dehors de sa "clientèle" habituelle; à noter que ceci est plutôt le fait des romans plus tardifs dans la saga, une fois la célébrité de Maigret assurée aussi par la reprise du personnage aux Presses de la Cité. Une comtesse de la rue des Pyramides: "Si vous saviez comme je suis émue de recevoir chez moi un homme aussi célèbre…" (Signé Picpus); une marchande de poissons des Sables-d'Olonne: "Ça, ma petite, c'est le fameux commissaire Maigret […] Je dois encore avoir quelque part un illustré d'il y a trois semaines sur lequel il y a un article sur [lui], avec une belle photo…" (Les vacances de Maigret), une petite bonne d'hôtel à Porquerolles: "Maigret l'impressionnait, parce qu'il était célèbre" (Mon ami Maigret); une autre bonne d'hôtel à Paris: "elle prononçait avec une sorte d'extase: - C'est vrai que vous êtes le fameux commissaire Maigret ?" (Maigret, Lognon et les gangsters); un retraité des chemins de fer: "J'ai lu toutes les histoires qu'on raconte sur vous, Monsieur Maigret." (Maigret a peur); un instituteur: "Maigret l'intimidait visiblement, pas tant parce qu'il appartenait à la police que parce qu'il était un homme célèbre." (Maigret à l'école); un infirmier dans un bar: "- Ce n'est pas vous, le commissaire Maigret ? – Oui. – Il me semblait bien. J'ai souvent vu votre portrait dans les journaux." (Maigret et le corps sans tête); une employée aux renseignements téléphoniques, qui "était excitée à l'idée de collaborer avec le fameux commissaire Maigret" (Maigret et le corps sans tête); une animatrice de cabaret: "- Il me semblait bien que j'avais vu votre tête quelque part. J'ai d'abord cru que c'était au cinéma, mais c'est dans les journaux." (Maigret et les témoins récalcitrants); un collectionneur de tableaux: "- Je suis très flatté, croyez-le, de rencontrer un homme aussi célèbre que vous…" (Maigret et le fantôme); une journaliste américaine: "Et votre nom être Maigret ?... Le Maigret de la quai des Orfèvres ?..." (La patience de Maigret); une habitante d'un immeuble de Grenelle, qui "regardait Maigret avec le sourire que lui aurait inspiré une vedette de cinéma" (Le voleur de Maigret), un marchand d'oiseaux du quai de la Mégisserie "tout fier d'avoir reconnu Maigret" (La folle de Maigret); un jeune garçon du quartier des Halles, qui "colle dans un cahier toutes les photographies de [Maigret] que publient les journaux" (Maigret et l'homme tout seul).

La réputation de Maigret dépasse même les frontières: un criminologiste de Philadelphie vient étudier ses méthodes (Cécile est morte); les policiers de Scotland Yard "connaissaient Maigret de réputation et s'intéressaient à ses méthodes" (Mon ami Maigret); "le chef de la Sûreté de Lausanne qui se disait enchanté d'avoir enfin l'occasion de rencontrer le fameux Maigret" (Maigret voyage); ou encore un autre criminologiste américain: "c'étaient toujours les mêmes phrases, les mêmes questions, la même admiration exagérée et gênante. Maigret […] avait horreur d'être examiné à la façon d'un phénomène" (Les scrupules de Maigret).

Maigret ? Connais pas !

Il y en a pourtant – quoique assez peu nombreux - qui restent insensibles à la renommée du commissaire, comme Jeanne Debul dans Un revolver de Maigret: lui se présente " – Commissaire Maigret, de la Police Judiciaire.", à quoi elle rétorque: " – Cela vous donne le droit de vous introduire chez les gens ?". Il est en particulier une catégorie de personnages sur qui la réputation de Maigret semble ne faire aucun effet: c'est celle des infirmières dans les hôpitaux, surtout les infirmières revêches d'un certain âge; ainsi, dans Maigret et son mort, une infirmière "entre deux âges, qui se montrait insensible à la célébrité de Maigret"; dans Maigret et le clochard, le commissaire doit d'abord s'annoncer à "une femme revêche embusquée derrière un guichet. […] - Comment vous appelle-t-on encore ? – Le commissaire Maigret… Cela ne disait rien à cette femme", puis c'est au tour de l'infirmière-chef: "elle se tournait vers Maigret. - C'est vous qui venez pour le clochard? - Commissaire Maigret… répétait-il. Elle cherchait dans sa mémoire. Ce nom ne lui disait rien non plus."; dans Maigret et le fantôme, lorsque Maigret rend visite à Lognon hospitalisé, une autre infirmière-chef: "- Je m'excuse de vous déranger, madame. Je suis le chef de la Brigade criminelle à la Police judiciaire… Le regard froid de la femme semblait dire: «Et alors?»".

A noter cependant que si les infirmières semblent dédaigner la renommée de Maigret, ce n'est pas le cas des confrères médecins du Dr Pardon, que celui-ci a pris l'habitude d'inviter à ses dîners en même temps que le commissaire: "c'étaient ces gens-là qui demandaient à le rencontrer […] Tous avaient entendu parler de lui et étaient curieux de le connaître." (Maigret tend un piège)

La médaille du commissaire

Pour s'identifier, Maigret, outre de décliner son identité, sa profession ou son grade, peut avoir besoin, devant certains sceptiques, de fournir une preuve. C'est alors qu'il montre sa médaille de commissaire. La première fois qu'il doit s'en servir, c'est dans Le pendu de Saint-Pholien: après le suicide de Jeunet, lorsque l'agent de la police de Brême est arrivé sur les lieux, il fait sortir tout le monde de la chambre, "sauf Maigret qui exhiba sa médaille de commissaire à la Police Judiciaire de Paris". Puis, c'est dans La danseuse du Gai-Moulin qu'il la tend au commissaire Delvigne, encore mal convaincu de son identité (rappelons que dans ce roman, Simenon s'est amusé à retarder l'identification du commissaire jusqu'à la fin du chapitre 6, Maigret n'étant désigné jusque-là que comme "l'homme aux larges épaules"). Dans Maigret et l'homme du banc, devant la méfiance de Madame Thouret: "C'était un hasard que Maigret ait sa médaille dans sa poche. Le plus souvent, il la laissait chez lui.", nous dit le narrateur. Le commissaire est-il si assuré que ça de se faire identifier comme un policier ?! Dans Maigret et la jeune morte, chez Madame Crêmieux: "Maigret lui montra sa médaille, qu'elle examina attentivement. – C'est vous, le commissaire Maigret ?"; dans Maigret et le corps sans tête, lorsqu'il vient voir Lucette Calas à l'hôpital, un endroit où on ne le reconnaît pas d'office (voir plus haut): "Il se nomma, montra même sa médaille, tant il sentait qu'ici son prestige était faible."; dans Un échec de Maigret, il s'agit de convaincre Martine Gilloux: "- Vous êtes sûr que vous êtes de la police ? […] Il tendit sa médaille. – Commissaire Maigret, dit-il. – J'ai déjà lu votre nom dans les journaux. C'est vous ? Je vous croyais plus gros."

C'est déroutant, de n'être pas Maigret…

Il peut aussi arriver, bien qu'assez rarement, que Maigret ne soit pas reconnu, en tant que policier, ou, plus grave, en tant que personne. C'est ainsi que dans la douloureuse remontée dans ses souvenirs d'enfance qu'est L'affaire Saint-Fiacre, le sentiment de son impuissance à gérer l'enquête est encore amplifié par le fait que personne ne le reconnaît sur place: ni Marie Tatin, ni le docteur, qui tous les deux l'ont connu alors qu'il était enfant, ni même le régisseur, pour qui le patronyme du commissaire semble ne rien évoquer, alors qu'il a pourtant succédé au père de Maigret. Comme si sa réputation n'était pas parvenue sur le lieu de ses origines. Un rude coup pour l'amour-propre… Dans L'inspecteur Cadavre, c'est dans sa fonction de policier que Maigret a de la peine à s'imposer, et ceci dès son arrivée à Saint-Aubin, lorsque Naud s'excuse de ne pas l'avoir reconnu tout de suite, malgré que sa photographie a "paru si souvent dans les journaux". Plus tard, lorsque le commissaire erre dans le village à la recherche de quelqu'un qui pourrait lui donner quelques renseignements, son sentiment d'être "étranger" ne fait que croître, et c'est l'occasion pour le romancier de faire mener à son personnage une réflexion sur sa renommée, et une certaine fragilité ou relativité de celle-ci: "Le plus déroutant, c'était encore de n'être plus Maigret. Car, en somme, que représentait-il à Saint-Aubin ? Rien. […] il avait conscience de n'être pas le Maigret auquel il était habitué. C'est peut-être exagéré de dire qu'il ne se sentait pas dans sa peau et pourtant c'était un peu cela. […] quant à son nom, qui sait si une seule personne le connaissait dans ce village […] C'est facile, d'être Maigret ! On dispose de tout un mécanisme perfectionné. […] on prononce négligemment son propre nom et les gens, éblouis, se coupent en quatre pour vous être agréable. Or, ici, il était si peu connu […] malgré les articles et les photographies qui paraissaient fréquemment dans les journaux".

Maigret je suis, Maigret je reste…

Dès le dernier roman de la période Fayard (Maigret) apparaît encore un nouveau thème: celui de la popularité de Maigret en tant que commissaire retraité. Qu'est-il resté de sa notoriété, une fois le commissaire à la retraite ? Dans Maigret (rappelons que Simenon a écrit ce roman pour répondre à une demande d'un journal, et qu'il avait juré à ce moment-là que ce serait le dernier de la série), Audiat, quand il voit pour la première fois Maigret, demande "- Qui est-ce, ce type-là ?" Il a bien flairé quelque chose de particulier, mais il n'a pas encore identifié ni l'ancien flic, ni le célèbre commissaire… Par contre, dans les autres romans et les nouvelles où Simenon présente le commissaire à la retraite, c'est la réputation de l'ex-commissaire qui fait que nombreux sont les solliciteurs à se presser derrière la porte de la maison de Meung-sur-Loire: dans Le notaire de Châteauneuf, M. Motte vient lui demander d'enquêter sur la disparition d'objets de sa collection: "j'ai beaucoup entendu parler de vous…"; dans Maigret se fâche, Bernadette Amorelle vient lui demander son aide parce qu'elle sait ce que vaut le policier: "je connais votre réputation et je sais que vous êtes assez intelligent pour tout découvrir par vous-même". De même, dans Maigret à New York, Jean Maura est venu le solliciter: "Je connais la plupart de vos enquêtes…"; la renommée de Maigret a même traversé l'océan, puisque, dans le même roman, un journaliste américain évoque "le fameux commissaire de la PJ", tandis que John Maura et Mac Gill le reconnaissent également, et que le lieutenant Lewis se déclare enchanté de faire sa connaissance.

quoi ça sert, d'être Maigret ?

Cette renommée de son héros, Simenon, à la longue, en a peut-être éprouvé quelque agacement, ce qui fait qu'il lui arrive d'en donner parfois une description assez ironique (mais qui en même temps, renvoie peut-être, par un jeu de miroirs, à ce que le romancier lui-même a vécu), comme dans Les vacances de Maigret: "Maigret avait l'habitude, quand il allait quelque part et qu'il était reconnu, de voir les gens l'examiner curieusement, à cause de sa réputation. Certains croyaient devoir lui poser des questions plus ou moins stupides, plus ou moins flatteuses. – En somme, commissaire, quelle est votre méthode ? Les plus calés, ou les plus prétentieux déclaraient: - A mon avis, vous seriez plutôt bergsonien… Certains […] se contentaient de voir comment est fait un commissaire de la PJ. […] D'autres enfin étaient très fiers de serrer la main d'un homme dont le portrait paraissait périodiquement dans les journaux." Quant à Maigret lui-même, il lui arrive, sinon de se plaindre, tout au moins de trouver cette renommée encombrante. C'est en tout cas ce qu'il assure dans ses Mémoires, même s'il reconnaît que parfois "ce n'est pas désagréable. Pas seulement à cause des satisfactions d'amour-propre. Souvent pour des raisons d'ordre pratique. Tenez ! rien que pour décrocher une bonne place dans un train ou un restaurant bondé, pour ne pas avoir à faire la queue." Et Maigret de mettre aussi les points sur les i, à propos de cette célébrité dont il ne se sent pas responsable, car il "ne l'avait jamais cherchée. Au contraire, Combien de fois ses investigations n'avaient-elles pas été compliquées par le fait qu'on le reconnaissait partout ? Etait-ce sa faute si les journalistes avaient créé une légende autour de sa personne ?" (Maigret se défend). Si on veut bien admettre qu'il n'a pas voulu cette légende, on peut tout de même se demander si le fait d'être reconnu ne lui a pas parfois plutôt simplifié la tâche, en lui ouvrant des portes sur des milieux auxquels il n'aurait peut-être pas eu accès sans cela…

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