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LES NOUVEAUX MYSTÈRES DE PARIS

Citoyens, la police veille

La nuit, dans une grande pièce que ferme une porte de fer,
ils sont quatre, quatre fonctionnaires d’apparence paisible,
qui guettent les mille drames de la ville qui dort

par Georges SIMENON

— Zéro ! dit l'homme à moustaches qui vient de bourrer une pipe et qui a jeté un coup d'œil vers le tableau où n’apparaît pas un seul point lumineux.

Sur un autre cadran, les aiguilles marquent onze heures et demie : dans quelques minutes, ce sera la sortie des théâtres, des cinémas; les derniers métros. les derniers autobus, les lumières qui s'éteindront les unes après les autres derrière les persiennes, et la chasse silencieuse, furtive, à travers les rues vides, des taxis en quête des rares noctambules.

Dans la grande pièce que ferme une porte de fer, mais dont les deux fenêtres sont ouvertes sur la nuit, ils sont quatre, quatre fonctionnaires paisibles, et deux d'entre eux ont revêtu une blouse grise ; un autre, qui a trop chaud, est en bras de chemise, et le quatrième, qui vient de finir son pain et son saucisson, ramasse les miettes, roule son papier gras en boule et te jette dans le poêle.

A gauche, se dresse un énorme meuble qui ressemble à un central téléphonique et où des centaines de petites lampes sont prêtes à s'allumer. A droite, c'est un émetteur télégraphique qui va fonctionner d'un instant à l'autre. Enfin, au-dessus de nous, nous entendons les pas du « solitaire », un cinquième fonctionnaire qui, lui, est tout seul, attendant devant ses appareils de lancer quelque appel par radio.

Les théâtres, les cinémas se vident. Paris va s’endormir. Tout à l heure, en arrivant, je me suis trompé de porte et j'ai erré trente minutes durant à travers les couloirs déserts de la préfecture de police, passant devant des quirielles de bureaux vides, retrouvant sans cesse les mêmes carrefours éclairés par une veilleuse.

Ils ne sont que quatre hommes ici, plus un au-dessus et pourtant, cette nuit, rien ne se passera a Paris sans que...

XIIIe ! Appel agent !

Justement, une lampe, grosse comme une pastille, vient de s’allumer sur le plan de Paris appliqué au mur. C’est la lampe du XIIIe arrondissement et son clignotement signifie que le car de Police-Secours de cet arrondissement vient de sortir.

Un meurtre, là-bas, dans la zone, du côté de Gentilly ou d’Ivry ?... Une bagarre dans quelque bistro de la porte d'Italie ?... Déjà l’opérateur a saisi le téléphone, qui le met en relation directe avec le poste principal du XIIIe.

––Allô ! Ici P. M.(1). Votre car est sorti. De quoi s’agit-il ?

Le poste, là-bas, place d'Italie, ne sait pas encore. C’est un de ses agents qui a brisé la glace de l’avertisseur de la rue de Tolbiac, demandant ainsi du renfort.

Il ne reste qu’à attendre. Les minutes passent. Pendant ce temps, une autre lampe s’éclaire, celle du XVIIIe.

— Allô ! Ici, P.M. ! Votre car vient de sortir... Vous dites ?... Merci...

L’opérateur me renseigne en souriant. Le car du XVIIIe a profité du calme pour aller faire son plein d essence.

— Allô ! XIIIe ?... Oui... Merci...

Ni meurtre ni bagarre rue de Tolbiac.

— Un Bercy ! m’annonce 1’opérateur.

— Un quoi ?

— Une fièvre de Bercy, si vous préférez C’est ainsi que nous appelons les ivrognes. Celui-là ne voulait pas se laisser emmener... .

La lumière du XIIIe s’éteint. Le car est rentré. L’ivrogne est en train de s'expliquer devant le brigadier et, dans quelques instants, il cuvera son vin sur un bat-flanc, derrière une porte grillagée.

Des autos et encore des autos !

Au tour du télégraphe ! L'homme à moustaches prend une communication et commence aussitôt à transmettre un message qu’enregistrent en même temps tous les postes de police.

— Auto ? lui demande un collègue indifférent.

— Parbleu !

C'est-à-dire une auto volée, la douzième ou la treizième de la journée. C'est l'heure. Des gens, en sortant du théâtre, ne retrouvent plus leur voiture, se précipitent au téléphone.

Mais voilà qu'un autre appareil fonctionne (il y en a dans tous les coins) et qu’une brève conversation s’engage.

— A Beaujon ?... Entendu... Vous allez l’avoir...

Ce fonctionnaire-ci est tout jeune. Il interpelle son collègue à moustaches, toujours occupé à lancer son message en morse.

— Dis donc, tu ne me disais pas que Bourrelier réclame ?

— Il est venu tout à l’heure pour déclarer qu’il n’en pouvait plus...

— Bon ! Il va être content...

Et le jeune homme décroche un autre appareil.

— Allô ! le poste des Epinettes ? Bourrelier est de service ? Ici, P. M. ! Dites-lui de se rendre tout de suite à Beaujon... Oui !... On l’attend d'urgence...

Car, à Beaujon, on vient d amener une vieille femme qui a été renversée par un autobus et qui a besoin de la transfusion du sang. Mille policiers, à Paris, sont donneurs de sang, prêts, à n'importe quelle heure, à se précipiter à l'hôpital.

Ils en ont pris l’habitude. Leur organisme fait trop de sang. Bourrelier, tout à l’heure, qui mesure un mètre quatre-vingt-dix et qui est large comme une armoire à glace, est arrivé tout essoufflé.

— Alors. toujours pas de client pour moi ? Dites donc ! Je vais finir par étouffer...

Dans une heure ou deux, il retournera prendre son poste aux Epinettes, soulagé, guilleret. A moins que la vieille femme ne fasse comme le client du mois dernier. Un vieux cheval de retour, tatoué des pieds à la tête, qui avait reçu trois balles dans le ventre. Bourrelier s’installe à son chevet. La transfusion commence quand, soudain, le type ouvre les yeux, aperçoit l’uniforme, se démène comme un beau diable pour arracher l’appareil en hurlant :

— Me donner du sang de flic, à moi !... Plutôt crever...

Le pot de fleur du concierge

Minuit... Une heure... Un appel du XIVe pour un ivrogne, un Bercy...

Hier, le car du XIIIe est sorti dix-sept fois. Il est vrai que c’était dimanche et que tous les bars de la porte d’Italie étaient pleins.

Aujourd’hui lundi, c’est miracle s’il se passe quelque chose. Ou alors, ce sera l’événement inattendu, l’événement grave, qui vous tombe dessus au moment le plus calme.

Dans les arrondissements, les agents jouent aux dominos ou aux dames, car les cartes sont interdites. Les violons sont presque vides : par-ci, par-là, une prostituée qui en a l’habitude, ou une marchande de fleurs qu’on garde une heure ou deux, pour le principe.

Deux heures... Tiens ! le IIIe qui s’éclaire à son tour. Est-ce enfin le beau crime, le cambriolage savant, l’affaire à sensation qui remplira les journaux de demain ?

— Allô ! Ici, P. M. ! Votre car est sorti...

Cinq minutes, pas davantage, et nous sommes renseignés. Des locataires un peu éméchés qui rentraient chez eux, boulevard Beaumarchais, ont buté dans un pot de fleurs. Ils se sont mis en tête que le concierge avait placé le pot dans leur chemin pour les faire enrager et ils ont brisé les vitres de la loge.

C’est tout ! Trois heures... Un malade, dans le XVIIe qu'il faut transporter à l’hôpital... Une auto volée cet après-midi et que le XVIe vient de retrouver abandonnée dans une allée du bois de Boulogne... Quelqu’un, sans doute, qui a voulu offrir à sa petite amie une promenade sentimentale en voiture...

Mes quatre hommes boivent le café qu’ils ont préparé et bourrent de nouvelles pipes.

D’une seconde à l’autre, peut-être ?.. Mais non ! Le tableau reste obscur. Paris dort... Ou du moins...

Car il y a des drames qui ne font pas de bruit. Pour affirmer que la nuit a été calme, il faut attendre huit ou neuf heures du matin, quand les concierges monteront le courrier et les journaux, quand les bonnes d’hôtel frapperont à la porte des chambres.

Qui sait si, aux confins du XVIIIe on ne trouvera pas une vieille femme asphyxiée par le gaz ou encore, dans quelque meublé du IXe, un couple inerte, raidi par la cocaïne ?

Presque à coup sûr, aux environs de la rue d’Hauteville ou Rochechouart, un commerçant trouvera ses volets découpés à la cisaille, des fourrures enlevées ou des appareils de T. S. F...

Un noyé dans le canal Saint-Martin ?

Quatre heures... Cinq heures... Le ciel pâlit, les remorqueurs commencent à siffler sur la Seine...

Un fonctionnaire fait le bilan de la nuit : quatre, cinq, six Bercy... Huit prostituées... Le concierge au pot de fleurs...

Le thermomètre de Paris est resté à zéro.

(1) Police municipale.


English translation: Citizens, the police keep watch"

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